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MENACE NUCLÉAIRE

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En ces guerres, il n’y a que des amateurs

Martin Hébert

À l’heure d’écrire ces lignes, des colonnes de blindés russes avancent sur les routes d’Ukraine et assiègent les villes de ce pays dans l’un des actes de guerre les plus flagrants qu’ait connu l’Europe depuis 1945. L’invasion d’un pays souverain par une puissance qui se comporte comme une brute dans son voisinage est déjà bien assez problématique. Mais lorsque l’agresseur est de surcroit détenteur d’un des principaux arsenaux nucléaires du monde, nous entrons dans un territoire où il existe bien peu de repères pour naviguer.

Le 24 février dernier, alors qu’il mettait en branle les opérations d’invasion de l’Ukraine, le président russe Vladimir Poutine menaçait les pays qui se porteraient à sa défense. Il leur promettait des « conséquences telles que vous n’en avez jamais connues de votre histoire » et les assurait que, peu importe les mesures prises contre lui et son régime, toutes les décisions quant aux représailles qui viendraient de la Russie étaient « déjà prises ». Trois jours plus tard, au cours d’une réunion avec son État-Major télédiffusée au monde entier, le dirigeant russe proclama la mise en alerte des forces de dissuasion de son armée, y compris de ses armes nucléaires.

Ces menaces venues d’une autre époque viennent nous rappeler quelque chose qui était, pourtant, reconnu comme une évidence durant la Guerre froide : l’introduction de l’arme nucléaire dans la géopolitique mondiale est venue radicalement changer la nature de la guerre en affectant notre capacité à en prédire les dynamiques et les conséquences. L’écrivain Isaac Asimov, écrivant à propos de l’incompétence des généraux de la Première guerre mondiale confrontés à de nouvelles formes de combat transformées par l’utilisation de l’avion, du tank, des gaz toxiques et des mitrailleuses de gros calibre, soutenait que ces technologies avait fait d’eux des amateurs habités par l’illusion d’être des généraux. « Une combinaison meurtrière », comme le notait Asimov.

L’invention de l’arme nucléaire, et de la « stratégie nucléaire » qui l’accompagna nécessairement, provoqua elle aussi une rupture de paradigme. Mais celle-ci fut encore plus profonde que les changements dans les technologies de la guerre qui transformèrent la Guerre civile américaine et la Première guerre mondiale en boucheries. Le changement de paradigme provoqué par l’arme nucléaire ne fit pas que transformer momentanément les généraux en amateurs. Il transforma l’humanité entière en amateurs. Personne n’a l’expérience d’une guerre nucléaire et personne n’aura l’occasion d’apprendre de nos erreurs si les puissances du monde s’y engagent. Après Hiroshima et Nagasaki, il devient rapidement de sens commun d’affirmer que peu importe les armes utilisées dans une troisième guerre mondiale, la quatrième sera combattue avec des bâtons.

Quelques jours après les menaces proférées par Vladimir Poutine, le site de France 24 posait la question : « Les Russes ont-ils le doigt sur le bouton nucléaire? » En 1950, la célèbre anthropologue Margaret Mead reçut comme mandat de la célèbre RAND Corporation de tenter de déterminer si, ayant hypothétiquement le doigt sur le bouton, les officiers soviétiques auraient une propension à appuyerdessus ou non si on leur en donnait l’ordre (les résultats furent publiés dans l’ouvrage Soviet Attitudes Toward Authority en 1951). Mais ces questions n’appartiennent pas au domaine de la pensée stratégique nucléaire. Elles supposent un calcul de risque qui permet une échelle allant du peu probable au très probable.

La stratégie nucléaire, elle, en est une du tout ou rien. Soit rien ne se passe, soit nous entrons dans une escalade qui mène rapidement à la destruction mutuellement assurée. C’est pour cette raison que le philosophe français Jacques Derrida soutenait, en 1984, que la guerre nucléaire est un phénomène « fabuleusement textuel », qu’elle existe d’abord dans le domaine du littéraire : personne ne l’a vue, personne ne l’a vécue et si elle survient, personne ne sera en mesure d’en tirer des leçons qui permettront de « faire mieux » la prochaine fois.

Notre connaissance de la guerre nucléaire passe par la menace, la simulation et la spéculation et, bien entendu, par la peur qu’elle suscite. D’où l’extrême irresponsabilité qui réside dans l’acte même de l’invoquer comme menace, de faire planer son spectre et de tenter de s’en servir comme levier politique. Parler de la guerre nucléaire, c’est déj