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L’humour et l’art dans la lutte

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Écrit par Laurence Guénette

Toute action directe est inévitablement tournée vers l’extérieur; elle s’adresse forcément à quelqu’un, au pouvoir ou encore au public que l’on désire mobiliser. L’humour et l’art peuvent teinter et carrément guider certaines actions directes et gestes symboliques, en parallèle d’autres actions revendicatives entreprises. Ces actions nonviolentes et particulièrement ludiques contribuent à transmettre les messages fondamentaux qui motivent la lutte, messages qui sont livrés en s’adressant à la sensibilité et à l’humanité des gens. Ces initiatives ne sont pas à prendre à la légère, elles ont une réelle importance pour la lutte et pour les activistes! Trop souvent on a tendance à y jeter un coup d’oeil réducteur, à les percevoir comme des activités frivoles et secondaires à côté des épisodes plus intenses et confrontationnels de la lutte. Pourtant, ce sont parfois ces actions qui parviennent à instaurer une communication nouvelle entre le groupe en résistance et le reste de la société, sur un mode différent que celui de la parole et du conflit dont l’efficacité semble parfois épuisée.

Un combat comme celui des étudiant-E-s en 2012 est éreintant, éprouvant et parfois même traumatisant; les actions artistiques et humoristiques s’intéressent au bien-être des militant-E-s, qui peuvent y trouver du réconfort et s’amuser ensemble. Les groupes affinitaires desquelles provient ce genre d’action sont souvent très sensibles aux dynamiques de groupe et tentent de développer des modes d’organisation sains pour les militant-E-s, en plus des actions à proprement parler. Le Printemps québécois est riche en matière artistique et humoristique!

MAILLE À PART, du « vandalisme » sympathique et laineusement subversif

Maille à part. (Photo: inconnu)
Maille à part. (Photo: inconnu)

À l’instar d’autres groupes de « Guerilla Knitting » dans le monde, Maille à Part est un collectif de tricot-graffiti qui décore de façon collective et anonyme le terrain de la lutte étudiante depuis le début de la grève. La revendication principale derrière ces installations illégales est la réappropriation de l’espace public par les citoyen-ne-s. Plus en amont du processus, la pratique collective du tricot offre un espace de partage chaleureux et respectueux, une occasion pour les militant-E-s de discuter, de relaxer et de réfléchir ensemble. « Nos interventions artistiques dans les rues de Montréal sont en corrélation directe avec les valeurs conjointes des membres du groupe telles que la démocratisation des arts et la déhiérarchisation des disciplines artistiques par la valorisation des arts textiles. »

« Nous voulons questionner;

Nous voulons faire sourire;

Nous voulons une ville inclusive et créative;

Nous voulons une grève inclusive et créative;

Nous voulons une éducation au service des peuples, libre et accessible. »

Manif de droite POUR la hausse, 1er avril 2012

« En lui-même, l’humour est une force de résistance, un défi lancé à l’adversaire qu’il prend au dépourvu en prenant à contre-pied ses meilleurs arguments. L’humour est désarmant. L’humour est redoutable en cela qu’il est une contestation radicale de l’autorité des puissants » (Jean-Marie Muller)

(Photo: André Querry)
(Photo: André Querry)

La manifestation de droite en faveur de la hausse des droits de scolarité a profité de la date du « poisson d’avril » pour soulever avec une ironie et une exagération sans bornes l’argumentaire des riches et des puissants. Organisée par l’inexistant Mouvement des étudiants super-richesTM du Québec, les manifestant-E-s démontraient par leurs slogans et leur attitude l’absurdité de certains arguments pro-hausse et les effets cachés derrière les mesures antisociales prônées par la droite : 1625$ par an = un sandwich par jour! Pauvres, hors de l’école! Femmes, aux fourneaux! Et même Éborgnez-les tous! en référence à la répression policière brutale qui a presque coûté un oeil à un étudiant.

« Nous souhaitons une école élitiste, individualiste et inaccessible. Les pauvres, nous n’en voulons pas. Venez marcher avec nous pour montrer à quel point il serait fantastique de vivre dans un Québec de droite! Le trajet de la manif ne comportera que des virages à droite. Elle a lieu un dimanche afin d’éviter de perturber l’économie. »

ARTUNG! Cecinestpasunepub.net

Au mois de mars 2012, près d’une centaine de personnes se sont réunies pour se préparer ensemble, dans le plaisir, la camaraderie et une très agréable malice militante, une action de récupération de l’espace publicitaire au profit du mouvement étudiant. Armée d’outils de déboulonnage, de cartes situant les cibles et d’affiches de remplacement préparées par des artistes-militant-E-s, les dizaines d’équipes se sont déployées simultanément dans la ville de Montréal le matin du 21 mars, afin de remplacer près de 250 pubs corporatistes par des affiches maison aux couleurs et aux messages divers. Le même matin, quelques participant-E-s se chargeaient de lancer le site web cecinestpasunepub.net ainsi qu’un communiqué de presse qui expliquait les motivations profondes de l’action.

Artung: Ceci n’est pas une pub. (Photo: inconnu)
Artung: Ceci n’est pas une pub. (Photo: inconnu)

« Les établissements d’enseignement, tout comme les rues, devraient être des lieux de dialogue plutôt que des espaces assujettis à l’économie de marché » a déclaré Pascale Brunet, co-porte-parole d’Artung! Les affiches de l’action Artung! ont perduré entre quelques heures et quelques jours dans les bornes publicitaires privées… Ce laps de temps aura pourtant suffi à en faire une action efficace dont auront été témoins des milliers de personnes et qui a procuré un amusement considérable pour les militant-E-s y participant!

« En prenant part à une action très bien organisée avec des camarades en qui j’avais confiance, je me suis sentie à l’aise, sûre de moi-même. Après que l’on nous ait expliqué les objectifs de l’action ainsi que les revendications derrières les gestes que nous allions poser, je me sentais totalement légitime d’agir ainsi. Je savais ce que cela impliquait, les risques que je courrais, et j’en assumais toutes les conséquences possibles. J’avais le sentiment d’agir conformément à mes convictions et je savais que cette action aurait un réel impact positif en suscitant des réactions et des questionnements auprès de la population. » (Propos d’une participante à l’action directe d’Artung !)

BIXIPOÉSIE, contre l’envahissement publicitaire de l’espace public

Le matin du 30 avril 2012, la quasi-totalité des vélos BIXI de Montréal affichaient des citations et extraits de poésie à saveur sociale à la place des publicités des trois principaux commanditaires de Bixi. On invitait à visiter le site bixipoésie.ca, sur lequel figurait un communiqué officiel de Bixi expliquant ce changement majeur : « la SVLS (Société de vélo en libre service)  fait non seulement une volte-face courageuse, mais veut aller encore plus loin en inscrivant sa saison 2012 dans la mouvance sociale actuelle. (…) En l’absence d’une réelle volonté du gouvernement Charest de rendre le savoir accessible à tous, on s’est dit qu’on allait faire notre part. »

Avril 2012: nouveaux véhicules de la mobilisation sociale. (Photo: Isabelle Baez)
Avril 2012: nouveaux véhicules de la mobilisation sociale. (Photo: Isabelle Baez)

Si une certaine confusion a pu régner durant quelques heures, il s’agissait bien entendu d’une action directe organisée par des militant-E-s et accompagnée d’un canular permettant l’expression claire des revendications et principes ayant mené à cette action. La nuit précédente, des dizaines d’équipes avaient procédé à l’affichage de la poésie sur les Bixis. La réaction de la véritable SVLS et l’échange qui s’en suivit fut aussi l’occasion pour les militant-E-s de continuer à approfondir et exprimer leurs motivations : « Ce qui nous horripile, c’est l’obligation d’être quotidiennement exposés à cette pollution visuelle et mentale que constituent les logos de banques ou de multinationales. Les mêmes qui mettent en lock-out des centaines de travailleurs pour satisfaire les exigences de leurs actionnaires. Les mêmes qui, c’est de notoriété publique, volent l’État de milliards de dollars de revenus grâce aux abris fiscaux, et ce, avec la bénédiction du gouvernement en place. Ce même gouvernement (…) qui vient ensuite nous dire qu’il n’a pas les fonds nécessaires pour financer un système de vélo en libre service dans sa métropole ou encore un système d’éducation gratuit et accessible à tous. »