Violences passées sous silence

Écrit par Université de Sherbrooke

Les médias rapportent sans hésiter les fusillades et autres événements tragiques perpétrés en milieu scolaire. Loin des projecteurs, des milliers de drames invisibles se perpétuent en silence dans les cours d’école.

Jeune fille rêveuse et élève douée, Geneviève souhaitait, au début de son adolescence, devenir populaire. «Les élèves faisant partie des cercles po­pulaires étaient dispersés dans d’autres classes de sixième année. Je tâchais de m’en faire des amis, mais une fille de ma classe a pensé qu’il fallait m’exclure.»

L’histoire de Geneviève, c’est celle que vivent quotidiennement des milliers de jeunes écoliers. Alors que les agressions physiques ou armées demeurent relati­vement rares dans les écoles du Québec, la violence psychologique est monnaie courante. En apparence banal — voire normal — ce type d’agression figure parmi les formes de violence les plus souffrantes. «Ce ne sont pas les évé­nements tragiques qui minent les climats scolaires et qui causent le plus de vic­times, affirme Claire Beaumont, qui dirige l’Observatoire canadien pour la prévention de la violence à l’école. Ce sont les petites violences quotidiennes.»

Ces «petites violences quotidiennes» sont ce que le milieu scolaire appelle des «actes de gravité mineure» : l’humiliation, le mépris, les insultes, le chantage, le dénigrement, l’ostracisme, le rejet et, plus récemment, la cyber­agression. Ces actes sont peut-être moins spectaculaires que ceux qui portent atteinte à l’intégrité physique, mais ils sont tout aussi préoccupants car ils ruinent progressivement la santé mentale. «Dans certains cas, ça pousse les victimes à abandonner l’école, parfois même à se suicider, signale la profes­seure Pierrette Verlaan, du Département de psychoéducation de l’UdeS. Le suicide d’une jeune adolescente de Colombie-Britannique, en novembre 2000, victime pendant longtemps d’ostracisme et de harcèlement de la part d’autres élèves, montre jusqu’où peut aller cette souffrance.» Cette jeune fille était la cible d’une forme particulière d’intimidation, une agression invisible qui accentue la vul­nérabilité de la victime de manière inquiétante : la violence indirecte, telle que vécue par Geneviève.

Le mal invisible

La psychoéducatrice Marie-Sol Caron en a déjà fait l’expérience à l’école primaire où elle travaillait. «L’ensei­gnante ne pouvait plus enseigner, se souvient-elle. Des messages écrits au sujet d’une fillette circulaient conti­nuellement. Ils étaient rédigés à son insu et ils visaient clairement à la ridi­culiser. Ils occupaient toute l’attention des élèves, c’était le chaos. Tout le monde en a souffert.» Marie-Sol a dû intervenir de façon ferme : des règles visant spécifiquement les agressions indirectes ont été appliquées dans cette classe de sixième année. La directrice s’est impliquée dans la résolution du problème et les parents ont été sensibilisés.

Comme le scorpion, «l’agresseur indirect» reste dans l’ombre et isole sa proie sans l’affronter. Le plus souvent, il agit en dehors des salles de classe : dans les corridors, la cour de récréation, les toilettes ou l’autobus. L’agresseur brime les relations de sa victime et son sentiment d’appartenance sociale par toutes sortes de moyens hypocrites : raconter des ragots, ridiculiser la personne dans son dos ou l’ignorer volontairement, comme ça a été le cas pour Geneviève Martel. «Pendant toute une année, je me suis sentie isolée, plaide Geneviève. La manipu­lation et la méchanceté larvée de cette fille, à qui je n’avais rien fait, m’ont laissé, au bout du compte, un souvenir cuisant. Encore aujourd’hui, je n’ai aucune idée de ce qui l’a poussée à me traiter de la sorte.»

De manière générale, les filles et les garçons adoptent des conduites violentes dans des proportions semblables. Par ailleurs, selon une enquête de l’Organisation mondiale de la santé, 17 % des élèves canadiens rapportent avoir été victimes d’intimidation au moins deux fois au cours de la dernière semaine. Toutefois, alors que les garçons sont plus concernés par les agressions physiques, des recherches suggèrent que les filles commettraient davantage d’agressions dites indirectes. Cette différence entre les sexes serait plus marquée lors de la période qui marque le passage à l’adolescence.

Qu’est-ce qui motive les «agresseurs indirects»? Il semble, selon certains chercheurs, que ces comportements soient reliés au besoin de s’adapter à son milieu ou au désir d’être accepté par son groupe d’amis?

Certaines données recueillies auprès de jeunes adolescentes australiennes indiquent que les filles ont recours à l’agression indirecte par jalousie, pour se venger de quelqu’un, pour lui voler un ami ou pour se mettre en valeur. Les filles utiliseraient également cette forme de violence simplement pour se désen­nuyer, pour créer une source d’exci­tation dans le groupe ou pour suivre un leader?.

Dans certains cas, ceux qui se livrent à de telles agressions manifesteraient davantage de troubles de comportement, dont la sévérité atteint parfois le seuil clinique?. Par ailleurs, un nombre considérable de cas de dépression serait observé chez les victimes d’agression indirecte; celles-ci semblent avoir une faible estime d’elles-mêmes et se croient souvent responsables de ce qui leur arrive, et ce, peu importe qu’il s’agisse de garçons ou de filles?.

Difficile à reconnaître

«Comme cette violence est difficile à identifier pour ceux qui la vivent, elle n’est pas facile à chiffrer», commente Marie-Sol Caron. Fortement sensibilisée à ce problème, Marie-Sol a entrepris des études de maîtrise et a conduit une enquête sur l’agression indirecte, réalisée auprès du personnel des écoles primaires. «Leurs réponses nous amènent à conclure qu’il y a autant de manifes­tations d’agres­sion indirecte que de manifestations d’agression directe dans les écoles», déclare-t-elle. Un résultat qui concorde avec certaines statistiques de l’Enquête sur la violence à l’école du Québec (EVEQ), la seule étude québécoise sérieuse à s’être penchée sur l’ensemble du phé­nomène : 70 % des membres du person­nel scolaire interrogés perçoivent des compor­tements de rejet et d’isolement chez leurs élèves.

Les résultats recueillis par Marie-Sol auprès de 19 écoles de l’Estrie et de la Montérégie portent à croire que les membres du personnel scolaire sont conscients qu’il existe dans leur établissement des cas d’ostracisme. Geneviève Martel, elle, n’en est pas si sûre. «L’enseignante de ma classe, la seule adulte qui aurait pu intervenir, n’a jamais admis qu’il y avait un conflit entre mon bourreau et moi. Est-ce parce qu’elle n’a pas réalisé ce qui se passait? A-t-elle choisi de fermer les yeux délibérément? Je pense que la vérité se trouve quelque part entre les deux.»

Au cours des dix dernières années, la formation universitaire des futurs enseignants est passée de trois à quatre ans, dans le but notamment d’accroître les activités pédagogiques visant à dé­velopper les compétences pour gérer les problèmes de compor­tements et les situations difficiles. Des chercheurs universitaires et des inter­venants des milieux scolaires québécois ont aussi entrepris plusieurs actions visant une meilleure adaptation scolaire et sociale des élèves.

Néanmoins, malgré cette volonté manifeste de mieux répondre aux besoins des élèves, des efforts de sensibilisation restent encore à faire auprès du personnel scolaire. Des chercheurs indiquent en effet que même si la majorité du personnel scolaire remarque chez les élèves des comportements liés à l’agression indirecte, il n’intervient que dans un cas sur cinq. En contrepartie, lorsqu’il est question d’agressions physiques, le personnel agit une fois sur deux. Dans les cas d’agressions verbales, il inter­vient une fois sur trois?.

«La grande majorité des intervenants que nous avons questionnés disent avoir déjà entendu parler de la violence indirecte, affirme Marie-Sol Caron. Pourtant, seulement 30 % de nos répon­dants disent avoir recours à des mesures pour contrer l’agression indirecte. En revanche, les mesures touchant les agressions directes ont été évoquées par près de la totalité d’entre eux (91,6 %).»

D’autres enquêtes rapportent qu’un enseignant sur quatre considère que répandre des rumeurs et ignorer une personne ne sont pas des actes d’inti­midation. Lorsqu’il s’agit d’exclure une personne d’un groupe, plus de la moitié des enseignants répond que ce n’est pas de l’intimidation?.

«Pour l’instant, on ne parle pas le même langage!», s’exclame la profes­seure Pierrette Verlaan, qui a dirigé les travaux de Marie-Sol Caron. «Il y a encore beaucoup de sensibilisation à faire, notamment auprès des directions d’école.» Selon elle, plusieurs intervenants scolaires ignorent les situations d’aggression indirecte parce qu’ils ne savent pas encore les reconnaître. «Certains pensent toujours qu’il s’agit d’une étape normale du développement. D’autres ignorent les conséquences ravageuses de ces actes sur les victimes. Pourtant, les impacts peuvent se faire sentir jusqu’à l’âge adulte : sans intervention, les agresseurs se confortent dans leurs agirs violents et ils risquent de les reproduire toute leur vie. Plusieurs enseignants ne croient pas que l’agression indirecte soit une question de cruauté ou de méchanceté. Mais c’est un problème grave, entre autres parce qu’il est sous-estimé.»

Cette attitude passive du milieu scolaire a un impact majeur, puisqu’elle offre à l’agresseur les conditions idéales pour conserver sa position de force. Si la victime pense que les adultes ignorent son problème, il y a très peu de chances qu’elle trouve le courage de dénoncer son adversaire. L’agresseur, lui, croit que ce qu’il fait est toléré et permis par le milieu scolaire.

Le milieu scolaire, pense Geneviève, doit être proactif et «mettre ses culottes». «Ce type d’agression doit être arrêté aussitôt qu’il est observé, ajoute-t-elle. Il faut crever l’abcès et montrer aux élèves concernés à régler leurs conflits, en leur demandant de s’expli­quer. Mais je suis consciente qu’on exige déjà beaucoup de choses des enseignants.»

Source : http://www.usherbrooke.ca/udes/magazine/lire/vol1-no1/a-la-une/article/522/