Un printemps arabe

Ce texte sur les événements du Liban a été publié par le journaliste libanais Samir Kassir dans la revue « Égypte ». Journaliste au quotidien An Nahar, il avait publié en 2004 ses considérations sur le monde arabe. Il a été assassiné lors d’un attentat à Beyrouth le 2 juin dernier.

Cela ne s’était plus vu en terre arabe depuis des décennies : un mouvement populaire victorieux, un changement politique radical résultant, non point d’un putsch mais d’une mobilisation pacifique. Inimaginable pour les Libanais eux-mêmes il y a encore quelques mois, le printemps de Beyrouth demeure un événement à peine croyable pour les citoyens arabes, même si les chaînes satellites en ont décrit à satiété les développements.

Des esprits chagrins diront que la fin de la tutelle syrienne au Liban est le résultat des pressions internationales, concrétisées par la résolution 1559. Voire. C’est oublier que toutes les révolutions dans l’histoire ont été favorisées par la conjoncture régionale ou internationale. C’est ignorer que la mobilisation des puissances internationales n’a été rendue possible que par la montée des résistances au sein de la société libanaise contre la normalisation de l’arbitraire baassiste, et plus particulièrement contre la décision du président syrien Bachar Al-Assad de faire proroger par un Parlement à ses ordres le mandat du président libanais Emile Lahoud, en dépit de l’impopularité de ce dernier et du simple bon sens. C’est surtout méconnaître les mécanismes de l’intervention internationale, et notamment le fait que les diplomaties les plus résolues, française ou américaine, ont été déstabilisées un moment par l’image d’une division nationale que les défenseurs de la tutelle baassiste ont réussi à donner et qui a atteint son apogée avec la grande manifestation du Hezbollah le 8 mars. C’est enfin ne pas mesurer que c’est l’autre manifestation, encore plus immense, du 14 mars qui a définitivement changé la donne et dont l’exemple mérite d’être médité.

Les chiffres d’abord. Venant au terme d’un mois de mobilisation incessante, cette manifestation-événement a rassemblé plus d’un million de personnes. Un million deux cent mille personnes semble le chiffre le plus proche de la réalité soit trois fois plus que celle du Hezbollah. Cela en fait, en chiffres absolus, la plus grande manifestation d’opposition que l’histoire arabe contemporaine ait connue. En chiffres relatifs, c’est encore plus impressionnant : un tiers de la population libanaise dans les rues, ce qui n’a d’équivalent que les journées de juillet-août 1789, ou les deux révolutions russes ou encore la révolution iranienne. A cette différence près que, l’exiguïté du pays aidant, ce tiers de la population résidente du Liban s’est rassemblé au coeur de la capitale, totalement bloquée ce jour-là.

La forme de la mobilisation ensuite. Comme durant les précédentes manifestations, l’initiative populaire a précédé les mots d’ordre politiques. Avant qu’aucun dispositif d’organisation ait été mis en place, les messages par téléphone mobile avaient fixé la date de la manifestation. Et l’enjeu : non pas seulement faire du nombre, mais démontrer que l’opinion publique peut s’exprimer dans la rue avec toute sa diversité et sans ordonnancement militariste.

Tel est, en tout cas, la grande leçon du 14 mars et, par-delà, du printemps de Beyrouth. Ce sont des individus libres ou, à tout le moins, libérés de la peur qui ont fait basculer l’ordre mafieux imposé par le pouvoir baassiste de Damas et ses clients libanais. Pour cela, il a fallu d’abord qu’il y ait des individus et que, malgré l’emprise du communautarisme durant la guerre et l’après-guerre, les mécanismes d’individuation à l’oeuvre dans la société libanaise depuis des décennies continuent de fonctionner, dussent-ils ne jamais être totalement aboutis. Mais il a fallu aussi que le barrage de la peur ait été suffisamment érodé, une tâche de longue haleine dans laquelle se sont illustrés pendant plus de dix ans une poignée d’intellectuels, de journalistes et d’activistes de la société civile, sans compter plusieurs promotions d’étudiants.

Plus qu’une leçon, cette reconstruction d’un espace politique autonome peut être aujourd’hui un modèle. Car, quelle que soit l’issue électorale et parlementaire de cette Intifada de l’Indépendance, et même si le pays à réinventer qu’est le Liban réclame un autre engagement de longue haleine pour enfin advenir, ce qui reste avant tout de ces deux mois extraordinaires qu’a connus Beyrouth, c’est la démonstration qu’un peuple arabe peut faire le printemps. Et c’est là sans doute la plus belle nouvelle qu’on ait entendue, au moins depuis la première Intifada de Palestine.