Technologies de l’information : de véritables outils de pouvoir populaire

Écrit par Normand Beaudet

Depuis le début des années 2000, les technologies de l’information jouent un rôle croissant dans la construction de la paix. Les technologies de communication, nombreux entre les mains des citoyens, constituent des outils puissants et efficaces de mobilisation et de revendication, des moyens de faire advenir de nouveaux équilibres dans les fondements du pouvoir.

La nouvelle conjoncture semble particulièrement prometteuse lorsqu’on parle de construction de la paix par l’action citoyenne. Avec l’utilisation des technologies numériques de l’information, l’intervention citoyenne préventive est possible et le raffinement des méthodes d’action préventive une réalité.

De l’avènement du simple courriel à celui des sites Internet de publication dynamique,  jusqu’à l’arrivée des médias sociaux, nombreux sont les outils de communications entre les mains des citoyens que les manifestants dans le monde arabes ont efficacement utilisés. Ils ont eu recours à Internet pour mobiliser les populations indignées à travers des mouvements de révolte populaire qui ont entraîné de profonds changements. Se servant de la toile numérique, ils en ont fait un outil de diffusion d’informations et de communication avec les sympathisants et un moyen de lutte.

Il est maintenant possible de mobiliser rapidement, de motiver et de coordonner en direct l’action de populations mûres pour réaliser des changements sociaux.

En fait les leçons ont été données que la paix est un enjeu qui dépendra beaucoup du développement des capacités de communication, lesquelles capacités rendent inutiles les guerres et le besoin de production d’armes, que le temps est venu pour nos gouvernements de développer des Ti préventives, d’appuyer des actions préventives de type professionnel au lieu de rester accrochés aux investissements militaires de l’ère industrielle orientés vers les formes d’intervention uniquement réactive.

Promotion et diffusion d’idées

Le rôle le plus évident de la gigantesque toile mondiale est la promotion des idées et l’organisation d’événements.  Cette utilisation efficace d’un environnement de diffusion qui combine de multiples outils de communication, favorise grandement les personnes et organismes qui détiennent un contenu considéré comme pertinent et capable de stimuler le changement. Avec le temps, le maintien de site Internet permet de construire une relation avec une base militante et un vaste auditoire réceptif à une cause.  Ce site Internet, combiné avec les nouveaux mécanismes d’interactions individualisées, et les nouveaux mécanismes d’interaction sociale peut devenir un puissant outil de mobilisation.  La nouvelle forme prise par ces média est un ajout considérable aux façons traditionnelles de présenter et diffuser les informations pertinentes.  Les articles, les dépliants et les affiches sont dorénavant rapidement conçues grâce aux outils graphiques et diffusées par le biais d’une diversité de moyens fournis par les nouveaux média sociaux.

Effectivement, toutes ces technologies sont des ajouts considérables aux méthodes traditionnelles de communication pour l’action politique. Cette réalité ne doit pas empêcher de constater que cette nouvelle capacité de communication ne remplace pas la participation physique des personnes par les réunions, l’organisation des mécanismes de prise de décision, l’affichage, les manifestations diverses comme on l’a vu avec les récentes occupations.  Il y a un danger de voir certains substituer la communication à l’action sociale et politique.

Nous n’en sommes pas à notre première déferlante dans les technologies de communication.  Ce fut aussi le cas lors de l’arrivée des média de masse (imprimés, radio, télé), du téléphone ou du fax.  Dans certaines circonstances l’accessibilité aux moyens s’est graduellement modifiée, transformant les dynamiques du pouvoir. L’efficacité et l’accès de plus en plus étendu à des moyens de diffusion abordables et universels semble transformer, cette fois, encore plus en profondeur, les dynamiques du pouvoir sur une étendue jamais atteinte, sur l’échiquier mondiale.  Les populations ont accès à de nouveaux moyens de faire valoir leurs aspirations de mieux-être et de justice.  L’avancée en ce sens est majeure pour la construction d’un monde plus harmonieux, et la réduction des guerres.

Internet et mobilisation

Selon le professeur Brian Martin, spécialiste des technologies dans le contexte des luttes non-violentes, un des premiers exemples probant d’utilisation efficace des nouvelles technologies interactives de l’information pour la mobilisation populaire daterait de 1997.  Un groupe militant de l’organisme citoyen Tradewatch qui surveillait le milieu mondial de la finance a reçu des informations exclusives sur des tractations par une fuite.  Les gouvernements des pays riches entamaient des négociations impliquant des multinationales sur un Accord Multilatéral visant les investissements privés, l’AMI (Accord multilatéral sur les investissements). L’exercice des dirigeants politiques avait pour but de faciliter les transferts mondiaux de capitaux et les déplacements d’entreprises par delà les frontières ; tout en maintenant les restrictions sur les mouvements des personnes et sur l’application des lois du travail et de protection de l’environnement.  Les médias de masse ne se sont intéressés à cette question qu’au moment où les militants, en utilisant le réseau Internet et les outils courriel du moment, ont été capables de générer une réaction populaire menant à de multiples actions et au développement d’un véritable mouvement international altermondialiste.  Ainsi, les plans de communication établis par les militants ; les manifestations répétées et systématiques et l’intérêt journalistique générés ont exposé sur la place publique les implications réelles de ces négociations de l’AMI.

Selon le chercheur Martin : « Les informations diffusées mondialement par les groupes de citoyens spécialisés sur ces questions, ont été enrichies d’informations locales pertinentes, permettant aux citoyens de développer leurs propres critiques peu importe où ils se situaient.  Cette nouvelle capacité de diffuser des contenus et de rapidement les adapter aux contextes locaux a grandement facilité la rapidité de diffusion d’une information pertinente, aidant ainsi à accélérer le déclenchement des mouvements de protestation dans de nombreux pays. » Ces mobilisations de masses accélérées par la vitesse des nouveaux moyens de communication ont finalement conduit à la déstabilisation des négociations qui devaient se faire en catimini, et finalement à l’avortement du projet d’accord mondial.

Depuis, les mécanismes de production de contenus multimédia, de diffusion et de mobilisation n’ont cessé de se raffiner, rendant l’information, à propos de situations abusives rapidement accessibles sous toutes ses formes. Les téléphones mobiles (ou téléphones cellulaires) – avec une capacité de messages vocaux, d’imagerie et de texte – sont une nouvelle avancée dans la capacité des outils de mobilisation et d’organisation. Les téléphones mobiles intelligents rendent maintenant portable l’accès à Internet, aux environnements sociaux et la facilité des outils de messagerie associé à une diffusion instantanée. Les réseaux construits par les personnes optimisent encore une fois la capacité des peuples de comprendre et d’agir en synchronicité.

Téléphone portable et action politique

Les récents événements dans le monde arabe et dans le cadre des campagnes d’occupation des Indignés ont illustré l’impact possible de l’utilisation généralisée des téléphones portables.  De plus en plus intelligents et efficaces dans la saisie d’informations. Ces outils offrent une plus grande capacité de communication entre les participants tant lors de la préparation qu’au cours d’action. Du jamais vu!  Une interaction en direct est même possible entre les participants, ou même entre le participant et l’observateur; cette réalité terrain limite considérablement l’impact des efforts de contre-propagande des États omnipotents. Cette nouvelle réalité dans le monde des interactions instantanées de personne à personne permet l’utilisation concertée de moyens d’action improvisée à la dernière minute.  L’action peut évoluer en direct avec des changements de lieu, de moyens d’échange et de consignes sur-le-champ. L’omniprésence de matériel d’enregistrement audio et vidéo portables rend délicates les réactions abusives des autorités.  Ces outils peuvent aussi servir pour enregistrer les actions à mesure qu’elles surviennent et d’en afficher les clips sur de vastes réseaux internationaux.

Certains forums internationaux sont maintenant passés maître dans l’offre d’une capacité de diffusion mondiale instantanée pour l’action militante. Indymedia, est un outil interactif de communication Internet, un forum mis en place par des activistes particulièrement doués en informatique.  Ces militants ont réussi à construire une plateforme multimédia dont les caractéristiques participatives, bien que primaires, sont devenu une voix populaire indispensable pour la diffusion internationale de textes, de rapports, d’images et d’interaction avec des mouvements de protestation.  On y retrouve un impressionnant volume d’informations et de matériel négligé, ou évité par les médias de masse souvent contrôlés par les États ou les grandes corporations.  La traditionnelle pétition circule maintenant beaucoup plus largement et efficacement que par l’utilisation du stylo et du papier. Certaines pétitions sont envoyées par courriel aux destinataires potentiels, d’autres permettent aux supporters d’ajouter leur nom à un site interactif, ce qui augmente et facilite grandement les possibilités de participation.

L’organisation politique basée sur Internet peut être un complément d’une efficacité redoutable à l’organisation classique de mouvements sociaux.    Certaines critiques émergent présentement, exprimant le fait que dans certains cas, on a l’impression que des personnes utilisent Internet comme une forme de remplacement virtuel, de substitut, à la mobilisation physique des personnes. Par exemple, MoveOn.org, un groupe de pression politique américain est présentement critiqué parce qu’il compte beaucoup trop sur les méthodes en ligne, laissant complètement de côté la mobilisation physique des personnes comme moyen de pression politique. Cette réalité peut effectivement constituer un danger.

Des outils décentralisés de mobilisation populaire

Les générations précédentes de militants ont également eu à organiser sur la base de nouvelles technologies de l’information et des communications (TIC). L’avènement des journaux, du téléphone, de la radio, des enregistreuses, de la télévision et du fax, ont amené leur lot de transformations dans l’action populaire en leur temps. Chacune de ces nouvelles TIC avait ses traits caractéristiques qui permettaient ou limitaient leur utilisation à des fins militantes ou l’utilisation efficace par leurs adversaires.

Les grands journaux, la radio et la télévision sont des outils de communication unidirectionnels et coûteux à opérer.  Un petit nombre de personnes en contrôlent le contenu, qui est diffusé à un très grand nombre d’auditeurs. En conséquence, ces TIC ont toujours été soumises à un contrôle centralisé par les pouvoirs, et elles sont souvent les premières cibles en situation de conflit; que ce soit une guerre, ou un coup d’Etat. Certains modes de communication plus traditionnels permettaient tout de même une interaction entre les personnes : le téléphone, la radio à ondes courtes, les appareils enregistreurs et le télécopieur.  L’interaction était possible, et ces voies ont été utilisées à de nombreuses reprises pour la mobilisation politique, et les actions non-violentes participatives. Leur usage n’était bien entendu pas aussi rependu ou n’offrait pas la flexibilité essentielle à l’action citoyenne efficace.

L’Internet, comme son nom l’indique, est un moyen de communications en réseau décentralisé, qui ne dépend pas pour son fonctionnement d’un contrôle centralisé.  Cette caractéristique est fondamentale car il est constitué d’une véritable toile de serveurs d’informations qui se relaient des données entre eux. C’est une des principales raisons qui ont fait de ce moyen de communiquer et de mobiliser, un moyen privilégié par les militants. Le réseau internet est l’agrégation d’une multitude de nœuds de communication indépendants, son fonctionnement est bon marché car les serveurs d’information sont accessibles à tous ; et la mise en place de sites d’information est simple et pratiquement illimité.  Internet est un environnement de communication beaucoup plus participatif, dynamique et puissant que les médias de masse traditionnels. Les outils de communication qui y sont disponibles sont innombrables, tels que les blogues, les wikis, les forums, les réseaux sociaux, les environnements de clavardage et d’échange de courriels ; qui y sont conçus avec de plus en plus de fonctions interactives.

Une menace pour les régimes autoritaires

Compte tenu de ses très grands avantages pour la population, de son accessibilité, de son utilisation croissante et de sa portée mondiale ;  il n’est pas surprenant que certains gouvernements plus autoritaires se sentent de plus en plus menacés par leur peuple.  On voit des régimes comme ceux des Émirats Arabes, de l’Iran, de la Chine, de la Birmanie, de la Corée du Nord, tenter désespérément et sans grand succès de contrôler, et même de neutraliser le réseau. L’outil est par contre si largement utilisé par les personnes, les organismes, les entreprises, les gouvernements et les agences internationales ; qu’il est de moins en moins probable qu’un gouvernement puisse le contrôler ou le neutraliser efficacement sur une longue période.

Par de multiples moyens, ces gouvernements réfractaires aux mouvements populaires tentent de limiter l’utilisation de cet outil par des opposants. Plusieurs gouvernements arrivent à bloquer l’accès à des branches du réseau, ou à la pièce à des sites internet qui s’opposent à leur politique. Des pressions sont effectuées sur des fournisseurs de services afin qu’ils surveillent l’usage de leurs serveurs en fonction des contenus. Ces actes de censure peuvent être contrés par la mise en place de sites miroirs dans des pays étrangers, par les transmissions via les ondes satellites et par le développement de logiciels servant à contourner les filtres d’informations. Pour chaque nouvelle technologie de contrôle qui se développe, des nouvelles technologies de contournement semblent se populariser. A terme, la révolution populaire du monde des communications semble une inéluctable réalité.

Ces gouvernements tentent aussi de surveiller les communications électroniques personnalisées, particulièrement les courriels. Ici aussi, il y a de multiples façons d’échapper à la surveillance. Des modes de cryptage et décryptage de l’information sont utilisés, des outils de rediffusion anonymes de courriels, ou l’utilisation d’adresses courriel via des lieux publiques sont parmi les  moyens les plus courants de se protéger contre ce contrôle des échanges privées d’information.  La tâche des gouvernements autoritaires se complexifie au rythme des développements technologiques.

L’alerte, un fondement de la construction de la paix

L’un des piliers fondamentaux de la construction de la paix, c’est la prévention des conflits armés. Ce pilier doit avoir comme assise une composante essentielle, un système de détection et d’alerte avancée pour les conflits armés.  La pertinence d’un tel système repose sur la capacité de la communauté internationale de mobiliser et de soutenir les acteurs non-violents en lien avec ces conflits, et de pouvoir colliger des informations aussi précises que possible sur les facteurs influant sur  l’émergence de situations de violence sociale et de répression armée.

Les travaux de développement de base de données sur les pays en détresse sont en cours, et sont multiples. Plusieurs ressources sont disponibles et fournissent une information critique en ce qui a trait aux crises humaines en émergence. Entre autres, l’Institut International de Recherche sur la Paix, de Stockholm, (le S.I.P.R.I.), publie annuellement un « Rapport sur les conflits dans le monde », qui constitue une importante référence dans le domaine. Le S.I.P.R.I. travaille avec le réseau suisse International Relations and Security Network (I.S.N.) sur le projet Integrating Fact Databases in the Field of International Relations and Security, dont le but est de créer une base de données accessible de partout. Le Ministère de la Défense du Canada a aussi développé plusieurs systèmes d’Alerte Précoce. Le premier d’entre eux, G.E.O.P.O.L., a donné lieu à un développement considéré aujourd’hui comme un modèle dans le domaine : le projet C.I.F.P. (Country Indicators for Foreign Policy).  Selon le professeur canadien David Carment, chercheur derrière le C.I.P.F, l’exercice de compilation d’informations a ses limites. « Il n’est pas rare pour les pays avec des scores relativement similaires au niveau de la fragilité, de se comporter tout à fait différemment en ce qui a trait au développement de crises. Ces indicateurs soulignent davantage les forces et faiblesses des sociétés, et les points d’entrée pour des actions politiques ».

Bien entendu, en n’utilisant que des indicateurs quantitatifs au niveau des problématiques structurelles, même avec des informations de mises en contexte,  nous ne sommes que face à des indicateurs. La combinaison avec une analyse dynamique d’événements basée sur un suivi qualitatif sur le terrain, à un moment opportun, reste nécessaire pour déterminer les moments et modes d’action. C’est la seule approche qui permet de fournir une image assez précise de l’émergence de tensions humaines et sociales dans un pays. C’est ce genre de travail qui peut fournir suffisamment de nuances et une contextualisation appropriée pour conduire des actions politiques efficaces.

Bref, l’action citoyenne préventive sur le terrain, et son branchement actif aux données internationales semblent des composantes indispensables au fonctionnement d’un véritable système d’alerte.

L’alerte doit être entendue

L’alerte perd de son intérêt si elle n’est pas entendue. L’alerte suppose la réception du message et le passage à l’action. Les premiers utilisateurs des informations doivent être les acteurs locaux, qui connaissent la situation de leur pays qui sont aptes à déterminer les actions à entreprendre et à faire pression afin que les choses puissent changer dans une direction appropriée. Ces personnes ciblées, doivent avoir la possibilité de stimuler la mobilisation en relayant aux ressources compétentes et disponibles l’information au niveau régional, voire à l’échelon international. De multiples actions pourront être entreprises pour éviter que la situation conflictuelle ne dégénère en conflit. Toutefois, rien ne garantit que des actions seront entreprises.

L’accessibilité des informations via internet est importante car souvent, en situation de crise, les acteurs mobilisés sont souvent des militants qui doivent prendre des mesures spéciales pour dissimuler, ou cacher leur communication et les informations auxquelles ils ont accès. On doit être conscient que les gouvernements en cause ont également accès aux environnements numériques de communication pour atteindre leurs propres fins.  Toute personnalisation des informations, y compris toute diffusion des manifestations par des photographies, ou des informations précises peut aider les militaires ou les policiers du pays en crise à nuire au développement d’une mobilisation pour mettre en œuvre des initiatives de prévention.

La taille de l’internet est un facteur important dans l’action de prévention. L’énorme volume de contenu et de trafic que le réseau mondial génère entrave sérieusement les possibilités de surveillance par les États visés.   Le travail de surveillance des informations transmises par voie électronique par des dissidents, des militants et des autorités en charge de documenter et d’informer sur l’évolution des crises peut s’avérer insurmontable. Ces informations peuvent se fondre dans l’étendue du Cyberespace. Ces informations peuvent être facilement cryptées  ou acheminées par des voies privées, via les canaux de communication spécifiques utilisés pour mobiliser les ressources et passer inaperçus.

En revanche l’information doit se rendre aux personnes qui peuvent agir. On a pu constater dans les mobilisations du monde arabe que les canaux de communication pour alerter sur l’émergence de crises politiques et humaines sont assez limités. Lorsque des manifestants tentent de faire passer leur message, de relayer les informations relatives à l’émergence d’une crise ou d’un conflit violent, le message doit être ciblé, il doit passer par des canaux définis à cette fin.  Autrement, il peut être perdu dans un vaste océan d’information, rester invisible ou ignoré par les partenaires potentiels, les autorités et les organismes en mesure d’agir. Dans le monde numérique, la surcharge d’informations semble devenir un problème plus grave, ou  tout aussi grave que celui être censurés ou contrôlés par les gouvernements.

Le défi pour développer les structures et définir les voies de communication, les mécanismes de cheminement et d’organisation des contenus, et des voies de saisie d’informations est toujours entier. Qui assure la présence terrain ? Comment ? Quels moyens de suivi continu des situations sont utilisés ? Comment branche-t-on ces yeux sur le terrain, sur les bases internet existantes ? Qui sont les cibles d’alerte ? et comment sont-elles mises à contribution ?  Autant de questions qui restent sans réponses.

L’Internet comme théâtre de lutte

Dans le cadre de l’émergence de conflits sociaux sujets à générer des violences politiques, les réseaux numériques décentralisés deviennent non seulement un outil indispensable pour les activistes concernés et les intervenants internationaux ; mais ils peuvent également devenir le théâtre de la lutte elle-même. Le défi devient celui de diffuser les appels à l’action et les moyens d’action, tout en s’assurant que les efforts de désinformation des groupes armée qui tirent un avantage du conflit soient, autant que possible, court-circuités.

Dans le cadre des actions de prévention, les militants pourraient encourager les acteurs de la communauté internationale à tenter d’accéder à de multiples reprises à un site Internet nuisible, une cible précise, afin de le surcharger et ne  puisse pas être consulté par les utilisateurs qui auraient besoin des informations qui s’y retrouvent. Ces attaques peuvent même être automatisées en utilisant un logiciel spécialement conçus pour surcharger des requêtes sur des serveurs. Tant les environnements de mobilisation, que les environnements des groupes susceptibles de nourrir la violence  sont susceptibles d’être attaqués par le piratage des codes d’accès ; ce qui permet le remplacement des images ou du contenu affiché par des messages de contre-information.

La prévention de conflits internationaux et des guerres peut devenir une véritable lutte de l’information ou sont utilisés tous les moyens d’information et de contre information, pour favoriser l’expression des forces politiques et sociales refusant le recours à la violence ; et nuisant autant que possible aux forces sociales et politique en faveur du recours à la mobilisation afin de constituer des forces armées. On parle donc ici d’une véritable course à l’information sur les impératifs de la guerre et la nécessité de la mobilisation militaire ; face à une information pointue sur les stratégies d’actions non-violentes à entreprendre et leur impact possible pour désamorcer l’escalade des violences. C’est une véritable course entre la mobilisation non-violente et la mobilisation militaire.

Action citoyenne préventive

L’information ne suffit pas. L’alerte doit être entendue par des ressources capables d’agir, et malheureusement ces ressources formées à l’intervention préventive sont limitées, même à toutes fins pratiques, inexistantes.  En situation de crise internationale, les états ne semblent avoir que le recours à l’armée pour agir.

Une lutte par l’information peut être entreprise, et prendre diverses formes. Contrer la mobilisation de milices, favoriser la défection des troupes et lutter contre les efforts de conscription forcée par les milices sont des priorités de cette lutte pour gagner les allégeances. Dans le cadre d’une telle lutte, tant l’écriture et la distribution de virus informatiques, la fissuration (accès par effraction dans un ordinateur afin de détruire, altérer, ou de voler des informations), et l’usurpation de sites (mise en place d’un site internet factice pour piéger les utilisateurs adverses) peuvent vraisemblablement être utilisés. L’action parles voies les simples voies de communication a ses limites. Le travail en termes de développement de stratégies populaires de lutte contre l’émergence des conflits n’est actuellement qu’à ses premiers balbutiements, mais doit s’appuyer sur l’intervention civile.

Plusieurs organismes internationaux tels que les Brigades de paix internationale, Nonviolent PeaceForce et d’autres organismes développent présentement des modes d’intervention civiles pour la prévention des conflits et des violences.  Il est important ici de retenir la portée limité de la diffusion et de l’interaction numérique qui ne remplace jamais l’action solidaire sur le terrain.  Elle peuvent servir à préciser la forme de l’intervention, mais ne se substitue pas à l’action citoyenne.

L’outil numérique peut être puissant et efficace, mais ne reste toujours qu’un outil. Le défi reste toujours de mobiliser les compétences spécifiques à ces technologies au service des meilleurs intérêts de la population, des processus démocratiques et non-violents.  Le niveau d’indignation des populations doit être tel que les gens sortent du mutisme et de leur quotidien pour exprimer leurs revendications et confrontent les pouvoirs établis.  Ces actions doivent bénéficier du soutien actif de personnes et de réseaux en mesure d’offrir soutien et souvent une présence protectrice sur les lieux du conflit en émergence.

Nous parlons donc de la consolidation d’un contre pouvoir populaire qui érode le pouvoir existant, et consolide la voie des acteurs non-violents pour le changement. Les priorités d’utilisation de ces technologies tournent donc autour de l’expression libre des idées, de la protection des environnements de communication pertinents contre les attaches et, marginalement, dans la conduite d’attaque de contre-propagande contre les sites prônant le recours à la force armée.

Vers une structure d’intervention citoyenne

C’est dans une telle optique qu’un nombre croissant d’Organisations non-gouvernementales (O.N.G) s’associent à des initiatives de développement de systèmes d’alerte. Ce travail est un complément essentiel à une capacité et une expertise déjà développée sur le terrain ; et une forme d’avancée d’implication en termes d’action de prévention des conflits. Ainsi les O.N.G. cherchent à s’assurer de ne pas agir seuls en vase clos, mais voient à ce que leur message soit entendu par les autorités locales, mais aussi et surtout par la communauté internationale. Dès lors, l’action d’appui à l’intervention citoyenne locale devrait suivre. Le but est bel et bien de donner plus de crédibilité et de pertinence aux missions de veille et d’alerte réalisées auparavant par les gouvernements et des institutions universitaires.  Les alertes doivent être non seulement entendues, mais elles doivent faire en sorte de se greffer aux ressources capables d’actions afin que l’inertie de la communauté internationale prenne fin.

Bien que la notion d’alerte précoce soit fondamentale, et reconnu par de nombreux gouvernements, deux problèmes fondamentaux sont identifiés : d’une part, les experts soulignent que trop fréquemment, les informations adressées aux gouvernements sont perçues comme secondaires, trop complexes et ne peuvent être utilisées rapidement par les décideurs politiques qui n’ont pas les outils d’intervention appropriés. Ainsi, selon un membre du Canadian International Peacekeeping Training Center, le système d’alerte ne permettrait généralement pas aux décideurs politiques d’apporter les réponses efficaces. Du côté des acteurs en présence, ils seraient conscients de la nécessité d’agir rapidement, mais le système d’alerte ne leur permettrait pas de savoir comment agir ? où agir ? avec quels moyens le faire ? pourquoi le faire ? et avec qui passer à l’action ?  Nous ne sommes présentement qu’au tout début de la prévention, et le travail pour passer de l’alerte avancée à l’action d’intervention préventive reste imposant et urgent.

Dans le cas des bases de données internationales d’information sur la fragilité des États, les informations accessibles sont souvent complexes et difficiles à relayer.  On doit en arriver rapidement à ce que le message d’Alerte Précoce soit présenté dans un « format » accessible aux décideurs politiques. Plusieurs spécialistes estiment que la présentation d’ « histoire narrative » vaut mieux que celle de concepts et de données, une observation qui milite en faveur de la présence préventive de citoyens sur les sites vulnérables aux conflits. Le développement de scénarios alternatifs peut également sensibiliser les décideurs aux possibilités concrètes d’intervention et les encourager à répondre plus rapidement à la montée de la violence. Ce genre de scénario doit provenir de spécialistes qui sont particulièrement bien branchés sur les acteurs locaux qui prônent le recours à la mobilisation non-violente et s’opposent au recours à la force armée dans la situation de crise émergente.

D’autre part, les spécialistes estiment que, souvent, dans le cadre de notre environnement de surexposition à l’information, les messages d’alerte entrent en compétition avec d’autres messages qui atteignent également les décideurs. Il est alors important de présenter les avertissements sous forme de messages répétés, et aussi direct que possible aux personnes clé qui peuvent agir. Les théories de la communication estiment qu’ils sont alors plus assimilables, que lorsqu’ils se présentent sous la forme de rapports provenant d’une structure d’informations plus formelle.

De petits, mais d’importants pas vers une construction de la paix

Le constat que les technologies affectent les dynamiques de pouvoir dans nos sociétés est évident. Chaque technologie apporte-t-elle un rééquilibrage des pouvoirs en faveur des populations ?  Souvent seul le temps permet de passer outre les apparences immédiates.  On doit laisser le temps aux dynamiques de pouvoir de faire leur place.

Il est inexacte de prétendre que les mouvements populaires non-violents ont pour source des technologies spécifiques.  A chaque vague de révolte populaire non-violente peut être associée une avancée dans les technologies de communication et de l’information. Ces technologies ont souvent eu un effet sur la vitesse et l’étendu des mobilisations.  Souvent l’état de désarrois, et l’emprise de la peur qu’impose l’état oppresseur sont des facteurs beaucoup plus déterminants dans l’émergence d’une lutte, son efficacité et sa durée. Nous ne devons pas oublier qu’une simple révolte, malgré les changements qu’elle génère n’est pas une révolution. Le maintient de la pression populaire sur le long terme reste toujours le défi.

Ces avancées dans les technologies de l’information peuvent indiscutablement jouer un rôle important dans la prévention des conflits internationaux. Malheureusement les travaux pour intervenir face à l’incidence des conflits armés ne progressent qu’à très petits pas, et sans la mise en œuvre de moyens d’intervention civile approprié,  l’impact de ces avancées ne restera que limité. Peu de ressources financières sont consacrées à la prévention. Nombreux sont les outils qui sont déjà en place. Les défis technologiques à franchir en lien avec les informations numériques sont encore nombreux. Ces avancées en termes d’amélioration de collecte, de mise en forme et de transmission ciblée des informations nécessitent une expertise et des ressources beaucoup plus importantes que celle qui y sont présentement allouées.

La conjoncture mondiale laisse entrevoir de nombreuses opportunités pour sortir du traditionnel recours à la force armée pour tenter de maîtriser les conflits violents. Il devient de plus en plus vraisemblable qu’on puisse prévenir leur émergence. Pourtant, malgré les beaux discours, la prévention des conflits armés et des guerres est bien loin d’être dans les priorités de nos dirigeants politiques.