Technique de l’action non-violente

Écrit par Normand Beaudet

La notion de groupe d’affinité

On forme un groupe d’affinité afin de faciliter l’émergence d’une confiance mutuelle entre les personnes qui conduisent une forme d’action non-violente.  La réalisation d’une action non-violente entraîne des conséquences pour les participants, et le comportement de chacun peut entraîner une aggravation des conséquences pour chacune des personnes.

Un groupe d’affinité compte habituellement entre 6 et 15 personnes qui se regroupent pour conduire une action ou monter une série d’actions.  Ils peuvent agir seuls ou avec d’autres groupes d’affinité.

La confiance mutuelle est donc une composante essentielle du succès d’une action.  Le groupe d’affinité est la composante fondamentale de l’action non-violente.  Les caractéristiques reconnues d’un groupe d’affinité sont les suivantes :

1) Les membres du groupe partagent une préoccupation commune et choisirons une façon commune d’y répondre.  Les GAs permettent la solidarité dans l’action et  la cohésion dans l’action d’un plus grand groupe.

2) La formation d’un GA permet aussi les variantes dans l’action, le développement d’une action différente et créative dans chacun des plus petits groupes.

3) Il y a développement d’une affinité entre les personnes car le grand groupe est divisé en plus petit groupes.

4) On tente de regrouper les personnes par une affinité initiale (orientation sexuelle, idéologie, identification culturelle, genre, intérêt, style etc…)

La préparation d’une action non-violente passe donc par la formation de groupes d’affinité.  Le travail de formation de groupes d’affinité tournera autour de la création d’activités qui permettront :

  • De consolider les affinités entre les personnes et de bâtir une confiance permettant de faire face à l’adversité.
  • Le défis réside dans le développement d’un sens commun de la responsabilité, tout les membres du groupe sont mutuellement responsable l’un de l’autre.
  • La participation de chacun, le partage des idées créatrices de chacun, la reconnaissance des préoccupations de chaque personne du groupe constituent les éléments qui permettront de bâtir la confiance.
  • Mettre en place des exercices de soutien mutuel, permettre de relever des défis communs et développer l’efficacité dans l’action.
  • Permettre aux personnes de développer un engagement de solidarité fiable, permettant de respecter le désire de certains individus de se retirer de certaines décisions, d’exprimer confortablement son désaccord.

La formation de groupes d’affinité c’est le développement d’une nouvelle structure de fonctionnement qui permet à chaque individu de trouver sa place, de faire valoir son pouvoir personnel et de prendre le contrôle de son action et de son groupe.  Il permet aux personnes de se sentir parti intégrante d’un groupe, de briser leur sentiment d’isolement et de croire en la force de changement que constitue le groupe.

Les groupes d’affinité incluent à la fois les personnes voulant participer aux actions non-violentes et ceux et celles qui soutiendront l’action de façon logistique ou par un soutien face aux sanctions des autorités.  Lors de situation de confrontation avec les forces policières, lors d’actions de désobéissance civile ou lors de blocus ou d’occupation citoyenne; les acteurs risquent souvent les blessures, l’arrestation et la détention.  Les gens qui ne désirent pas, pour de nombreuses raisons participé aux actions directes restent membre du groupe d’affinité, et peuvent soutenir l’action.

Il y a une forte tendance, dans le cadre de mouvements non-violent, de mettre les projecteurs sur les personnes qui participent directement à une action non-violente.  Une telle réalité est trompeuse et contre productive puisque l’action ne peut être conduite efficacement sans le soutien de personnes qui accomplissent les rôles d’appui.

Contrairement à ce que certains groupes militants radicaux nous ont habitués par des gestes de confrontation d’éclat,  l’action non-violente n’est pas un spectacle ou une mise en scène médiatique.  Le but de l’action non-violente est de démontrer le pouvoir des individus, la capacité d’un groupes de personnes à s’organiser et à la possibilité des peuples de transformer les structures de pouvoir dans une société.  La force de l’action non-violente réside dans la persistance et le recours à des tactiques diversifiées excluant le recours à la violence.

Les personnes qui décident de participer aux actions plus directes, non-violentes ne peuvent agir sans l’appui de personnes qui soutiennent l’action.  La tâche des responsables du soutien est parfois difficile.  Ils doivent tenter d’établir un lien de communication avec les  policiers ou les autres agents de l’État.  Ils sont souvent à distance de l’action et doivent deviner les modifications dans les plans d’action du groupe d’intervention citoyenne.  Parfois le public peut être hostile à l’action citoyenne, et les responsables du soutien peuvent se retrouver en situation d’agir comme un service d’ordre pour faire comprendre le sens et les buts de l’action.  Leur principal rôle est de collecter les informations sur les arrestations, matricule des policiers, destination des fourgons ayant participé aux arrestations et contact continus avec les avocats des personnes ayant participées à l’action citoyenne non-violente.  Ces amis des participants à l’action seront aussi responsables d’assurer la sécurité des biens personnels des participants à l’action.   On doit aussi retenir le rôle de premier intervenant , et de documentation et diffusion en cas d’actes de répression par les autorités.  Les responsables du soutien auront aussi un rôle fondamental à jouer comme témoin dans l’éventualité d’un procès.  Ce sont eux qui s’assureront que les droits des détenus sont respectés et qui garantiront que certains besoins médicaux sont comblés par les autorités.   La participation des responsables du soutien doit être tout autant considérée, tant lors de la préparation que publiquement lors de l’action,  et valorisée que celle des participants à l’action directe.

Les personnes qui se joignent au groupe d’affinité devront traverser un parcours qui peut s’avérer long et parfois pénible.  Le groupe devra faire face au développement d’une stratégie, aux formations préparatoires à l’action, aux stress de l’action elle-même, en passant par le procès et la sentence; puis dans plusieurs cas, aux activités de financement pour payer les amendes et frais d’avocats.  Le groupe d’affinité, comprenant les responsables du soutien, se doit d’être solidaire tout au long d’une action afin d’en faire un succès.

Dans les cas d’actions élargies, regroupant plusieurs groupes d’affinité, ou s’inscrivant dans une campagne d’action non-violente, le groupe d’affinité n’est jamais indépendant du groupe élargi.  Les tactiques d’action choisies  doivent cadrer avec la stratégie d’action déterminée par le groupe élargi.  La détermination d’objectifs concrets et accessible, et l’ajustement de ces objectifs en fonction de l’évolution de la lutte font parti des considérations normales dans l’évolution de l’action.

L’action non-violente demande une préparation.

La décision de procéder à une action non-violente, implique la formation de groupes d’activités. Chacun de ses groupes d’affinité soit suivre une formation à l’action non-violente. Plusieurs éléments doivent être pris en considération, selon l’action prévu et le cadre prévu par les militants.

Définir les rôles

Qui est dans une condition favorable et prévoit se faire arrêter?

Qui fera parti du groupe de soutien?

Regrouper les personnes par pairs, afin de s’offrir un soutien mutuel lors de l’action.  Lors de l’action, ces personnes demeureront ensemble autant que  possible car le rôle des forces de l’ordre est de séparer les individus afin de pouvoir agir à leur guise, tant avec les personnes qui font l’action, qu’avec les personnes qui rôdent autour.

Rôle de soutien à l’action

Selon le moyen d’action choisi, le rôle des membres de soutien peut varier considérablement.  Chaque personne responsable du soutien peut choisir un ou plusieurs de ces rôles.

-Un porte parole qui doit faire le lien entre le groupe d’affinité et les autres groupes.

-Une personne facilitatrice qui recueille les préoccupations des participants au groupe, et qui sera responsable de conduire le processus de décision le jour de l’action.

-Une personne contact/porte parole pour les média.

-Un responsable de la médiatisation, prise de témoignages, de photos, de vidéos et diffusion sur internet.

-Un responsable des premiers soins en mesure d’utiliser les équipements, et de se positionner pour agir.  Cette personne doit avoir les informations sur la condition médicales des gens qui font l’action et avoir accès aux médicaments requis.

-Une personne responsable des communications avec la population.

-La personne responsable du soutien légal qui est chargé du lien avec les avocats et des contacts avec les personnes responsables des aspects légaux de l’action.

-Les responsables de la logistique qui connaissent les angles logistiques de l’action, et les considérations en situation d’urgence (offensive policière, situation d’urgence, situation de danger, actes de provocation etc…)

-Les responsable de soutien de prison, qui identifient les agents des forces de l’ordre (matricule), évaluent les façons de suivre les personnes sous arrestation et s’enquièrent activement des conditions de détention et du processus de droit à une consultation légale.

-Service de soutien aux parents, historiquement il est plus difficile pour les parents de participer aux actions, surtout lorsqu’ils vivent une condition de monoparentalité, la planification d’un soutien de garde est une considération importante de l’action.

Entente de solidarité

Cet élément est vraisemblablement la considération la plus importante à considérer dans le cadre de la préparation d’une action non-violente.  Une telle entente de solidarité se doit d’être l’entente de base qui fait en sorte que les gens soient rassurés dans leur participation à une action.

Il n’y a rien de plus décourageant et démobilisateur que de placer sa confiance, parfois sa vie, sa santé, sa sécurité, sa liberté ou son intégrité entre les mains d’un groupe; puis par la suite découvrir que les agendas des participants diffèrent.

Participer à une action non-violence, c’est accepter de se mettre sur la ligne de front.  Une telle action doit se faire en connaissance de cause.  Les gens doivent adhérer à la stratégie globale, chaque groupe d’affinité doit adhérer à cette vision et l’entente de solidarité ne doit pas laisser place à l’interprétation et au flou.

Cette déclaration a pour but de garantir qu’une fois en pleine action, personne ne changera son « fusil d’épaule » et agir selon son inspiration du moment.  Souvent le dérapage d’une seule personne peut entraîner des conséquences physique, légale et psychologique importante sur toutes les personnes participant à l’action.  La solidarité est un fondement incontournable de l’action.

Plus l’entente de solidarité est claire, moins on risque de faire face à des personnes, ou a un groupe d’affinité qui fera « bande à part ».  L’infiltration d’un groupe d’action non-violente par des groupes qui ont une définition très large de la diversité des tactiques incluant la confrontation violente avec les policiers et la ripostes à des geste physiques dans une vision d’autodéfense peut entraîner un dérapage complet de l’action et des conséquences imprévues pour les personnes ayant acceptés les conséquences d’une action non-violente.

Plus l’action prévu est précise, cernée; et plus le contexte de ce qui est acceptable et de ce qui ne l’est pas sont précis, moins les risque d’infiltration ou de dérapage sont présente.

L’entente de solidarité doit donc inclure les considérations suivantes :

  • Le moyen d’action qui sera utilisé.
  • Pour une action non-violente, l’adhésion claire et nette au principe de respect de l’autre (incluant les participants aux actions, les témoins et les forces de l’ordre).
  • Une description des comportements acceptables, et des comportements inacceptables en situation de confrontation est fondamental.
  • La projection sur les scénarios possibles et vraisemblables, et les comportements adéquats à avoir.
  • Des indications claires sur la façon de joindre l’action et sur la souveraineté des groupes d’affinité.
  • La question de la participation à l’action sans être sous l’effet de substances.

Il n’y a, bien entendu, aucun moyen de connaître toutes les situations qui peuvent survenir lors d’une action non-violente qu’elle soit d’occupation, de blocus, d’accompagnement, de grève ou d’une autre forme.  L’accord de solidarité ne peut donc pas être précis dans toutes les circonstances.  De plus, même dans le contexte où les personnes ont suivi des formations à la communication non-violente, à la prise de décision au consensus, aux principes de l’action non-violente et ont effectués des jeux de rôle en lien avec le scénario le plus probable; des dérapages restent possibles.

Souvent, en situation d’action, la réponse de certaines personnes est imprévisible et devient viscérale.  La formation à l’action non-violente a pour but entre autre de détecter, ou de permettre aux personnes de mieux connaître leurs réactions en situation d’action (réaction de peur, de panique, de questionnement, émergence de dilemmes moraux et émergence de conditions psychologiques particulières).  Mais, malgré toute la préparation, rien ne peut prévoir les comportements individuels une fois dans le « feu de l’action ».

Il est important

Avant l’action :

-De préciser de façon claire et consensuelle les buts.

-De créer et entretenir une atmosphère de confiance mutuelle

-De s’entendre et de bien comprendre le processus de prise de décision et sa raison d’être.

-D’aborder et de valider certaines valeurs éthiques de groupe.

-De développer les aptitudes de protection corporelle des personnes.

-De mobiliser la participation dans le développement d’une stratégie et dans la sélection des tactiques.

-D’utiliser les Jeux de rôles et les mises en situation pour affiner les aptitudes des participants.

-De diffuser adéquatement les informations logistiques liées à la forme d’action, et au scénario choisi.

-De prévoir les divers scénarios qui pourraient advenir, si le scénario privilégié ne fonctionne pas comme prévu.

-D’avoir des consultations légales formelles sur les formes d’accusation, les dynamiques d’arrestation et les droits relatifs à la détention.

Durant l’action :

-De clarifier les comportements acceptables et inacceptable; tant au niveau de la réaction physique que verbal au cours de l’action.

-D’assurer une contribution équitable des personnes impliquées dans l’action directe non-violente; que des personnes responsables du soutien à l’action.

-De reconnaître les responsabilités de chacun pour la réalisation de l’action en lien avec le processus décisionnel et la réponse aux besoins du groupe.

-D’être conscient de la responsabilité du groupe en lien avec les besoins particuliers de chacune des personnes participantes (femme enceinte, personne âgée ou handicapée, personne publique, immigrant, etc….)

-De maîtriser le processus décisionnel d’urgence et de le respecter dans l’éventualité ou des événements imprévus se déroulent (agressivité inhabituel des agents, crise causée par un participant, action d’agent provocateurs infiltrés, incident de santé dû à la condition d’un participant,  etc….)

En cas d’arrestation :

-Attitude de non-coopération avec les forces de l’ordre et avec le processus d’arrestation et d’emprisonnement.

-Le refus de transmettre son identité, de marcher ou d’obtempérer aux ordres.

-Important de prévoir le pairage de même sexe, pour éviter que nos participants à l’action soient séparés.

-Assurer le soutien pour des personnes qui seraient détenus dans des lieux de détentions distinct à cause du sexe, ou du contexte légal de récidive avec des peines plus sévères.

-Considérer aussi que des jeunes mineurs puisse se joindre à l’action, sans nécessairement que cet élément ait été divulgué.

-Prendre considération que certaines personnes pourraient avoir à faire face à une déportation suite à une arrestation liée à une infraction au code criminel.

-Penser aux attitudes à prendre si un « Leadership » est soupçonné, et que les forces tentent de faire un cas spécial avec cette personne par le dénigrement, l’isolement ou l’imposition de conditions particulière.

-Prévoir une chaîne de communication efficace.

En cas de détention :

-Comment communiquer avec les individus détenus, s’assurer de la collaboration des avocats?

-Considérer l’arrestation et la détention comme la poursuite de l’action citoyenne?

-Les responsables du support doivent établir une stratégie pour assurer le maintien de la solidarité entre les détenus.

-Dans le cadre d’une action de désobéissance civile, les prisonniers sont considérés comme politiques, comment doivent-ils se comporter avec les autres prisonniers, non-politiques.

-Acceptons-nous une caution? Qui est perçu par plusieurs comme un privilège de classe?

-Comment gérer les personnes qui bénéficient de l’aide juridique, et les personnes qui n’y ont pas accès?

-Des individus ont-ils l’intention de refuser de s’alimenter de s’hydrater; est-ce acceptable? Si oui pourquoi? Si non pourquoi et comment gérer collectivement la chose?

Pour la défense :

-Les personnes désirent-elles se représenter elles-mêmes?  Voir les conséquences…

-Le groupe se fait-il représenter par un avocat?  Comment? Et dans quelles conditions?

-Quelle sera la stratégie de défense? Pouvons-nous anticiper une procès de groupe?

-Efforts pour médiatiser le procès? Est-ce souhaitable selon les accusations?

-Utilisation de technicalités pour être libéré des accusations?

-Accepter ou non de comparaître….les conséquences légales.

-La préparation et les dates acceptables de tenu de procès et des comparutions.

-Préparer des ateliers, publics ou privés de simulation de procès.

-Respect pour les exigences de la cours…Le silence, se lever à l’entrée du juge ou autres.

-Possibilité de rituels hors cours, exemple de brûler les sommations à comparaître.

Pour le jugement :

-Se présenter ou non pour le jugement.

-Tourner le dos au juge lors du jugement.

-Comment répondre à un acquittement par des technicalités, une façon de se débarrasser d’un procès gênant et de ne pas en faire une plate-forme politique?

-Acceptation des termes d’une sentence, exemples : de garder la paix, de ne plus se retrouver sur les lieux de l’arrestation pour une période, de payer ou non les amandes.  Ces gestes sont-ils laissés aux individus ou au groupe?

-Planifier le soutien si il y a l’emprisonnement de militants récidivistes dans l’action de désobéissance civile, ou si une personne.

Souvent les actions non-violente relèvent de l’improvisation.  Plus une action non-violente est organisée, préparée et définie en terme d’objectifs, plus ses chances de succès sont grands.  Moins elle est planifié et structurée, plus elle risque de devenir une expérience démobilisatrice pour les participants, ce qui en soit est un échec.

Avant de passer à l’action, il est important que les gens sachent dans quoi ils embarquent.

 

(Note importante: les informations à la base de ce texte sont tirés de photocopies distribuée lors d’actions non-violentes conduite par l’Alliance pour l’action non-violente au cours des années 1990. Ce document semble avoir été traduit. La source du document n’est pas disponible)