Seul en souffrance face au silence

Par Nadia Nadège

Le suicide annoncé par conférence de presse de Marcel Tremblay à 78 ans a mis en évidence notre malaise devant la mort, voire la violence. Ce sont des sujets tabous quand il s’agit d’en parler autour de soi, d’avouer qu’on en rencontre dans son couple ou sur son lieu de travail. Je constate tristement comment chacun préférerait ne pas en entendre parler. Pourtant, les journaux adorent les mettre en colonnes et en images. « Le drame, ça vend » me disait-on lorsque j’étudiais à l’École supérieure de journalisme à Paris.

Au Canada, 9 suicides par jour et au Québec, 4 quotidiennement; 77% par les hommes. Avec une augmentation en 10 ans de 25% chez les femmes et de 78% chez les hommes !!! La moyenne est de 15 tentatives pour chaque décès par suicide.

A mes yeux, le suicide est définitivement l’échec de pouvoir dire, donc guérir, l’impact des violences quotidiennes. Celle que l’on subit sans jamais pouvoir le dire et qui est source de maladies mentales; celle que l’on génère sans pouvoir se l’avouer et qui mine les relations interpersonnelles; celle des secrets de famille qui ancrent la chaîne intergénérationnelle des violences et des abus; celle que l’on ne peut plus tolérer à force de se taire et que l’on retourne finalement contre soi.

 

La conspiration morbide du silence 

Dans notre culture, la morale exige trop souvent le silence, ce fameux silence qui conserve le statu quo et qui semble la meilleure solution pour rester socialement et familialement correct. La majorité des gens ne veulent tout simplement pas aborder le sujet de la mort. Encore moins de leur propre mort.

Le débat sur le « suicide assisté » est si peu ouvert, si peu écouté et entendu, que Marcel Tremblay a de médiatiser son propre suicide pour obtenir un peu de reconnaissance (posthume certes) pour ses années de souffrance. Au-delà d’une quête de sens, il ne s’est senti ni reçu assez ni assez compris pour hurler ainsi sa fin de vie en public.

Un sondage en novembre 2004 indiquait que 68 % des Québécois souhaiteraient qu’on les aide à mourir s’ils étaient atteints d’une maladie incurable et que 79 % croient qu’aucune poursuite ne doit être intentée à l’encontre d’une personne qui aurait aidé à mourir un proche atteint d’une maladie incurable. Ces mêmes Québécois interrogés dans la rue, à propos du suicide de Marcel Tremblay, déclaraient pourtant: « Il  le droit de choisir de mourir mais pas en le criant sur les toits ».

 

Conspiration morbide du silence?

Ultime violence contre sa propre vie. Geste final péremptoire s’il en est, le suicide semble être, pour son auteur, le choix de mourir. Mais il est indispensable de répéter inlassablement que ce n’est pas le choix de la mort qui incite à agir, mais plutôt le choix d’abréger des souffrances devenues intolérables. Et lorsque la souffrance est devenue à ce point intolérable qu’on met en scène sa propre mort, c’est qu’on n’a pas trouvé d’espace de parole. L’être humain est d’abord et avant tout un être de communication. Tout dépend de notre réseau de conversations. Conversations avec les autres qui nous renvoient à nos conversations intérieures – éventuellement nos conversations avec Dieu (ou n’importe quelle Puissance supérieure, y
compris notre propre Golem). C’est le silence qui tue le plus : la honte sous couvert mais le sourire sur la face, ne pas être accepté, ne pas être écouté, être jugé, voire agressé, du fait de sa différence.

Marcel Tremblay est mort ce 30 janvier 2005. Cela aurait-il été moins acceptable s’il avait eu 30 et non pas 78 ans ? Il disait à La Presse la veille de sa mort : « On m’a dit que je ferais mieux de me taire, de me suicider en silence ».

Entre trop de silence au quotidien qui laisse nos aînés ou nos jeunes au désespoir jusqu’à en mourir et beaucoup de bruit pour rien
émis par nos médias avides de cadavres, comment trouver une parole non seulement vraie mais aussi influente, et ce dans la non-violence ?
Souvent je me le demande?