Repenser la sécurité étatique

Forces armées canadiennes. (Photo: AP)

Forces armées canadiennes. (Photo: AP)

Repenser la sécurité sur de nouvelles bases, c’est revoir en profondeur ce que veut dire la défense d’un État, c’est penser à réviser l’organisation sociale et politique de façon à mettre à contribution les divers secteurs, sociaux, économiques et politiques pour la construction d’une paix durable.

C’est tout le contraire d’une politique comme celle en cours au Canada où les ressources financières sont engouffrées années après années dans des équipements militaires, dans des guerres offensives, au lieu d’être redirigées vers des activités sociales adaptées à la réduction de la vulnérabilité des citoyens et de leur État.

La fausse promesse de la sécurité par la guerre

Au cours de la dernière décennie, la guerre est devenue le seul et unique recours de la politique extérieure canadienne en cas de conflit et les préparatifs de guerre la priorité budgétaire de l’État. Les ressources financières sont coupées à la défense active des droits de la personne, au développement d’une justice économique élémentaire, à l’intervention citoyenne préventive et à la diplomatie proactive. Notre société se militarise rapidement, un phénomène qui parasite les ressources à l’économie utile, par de futiles dépenses.

Selon l’Institut Rideau, une organisation de recherche plutôt conservatrice, en 2011, le Canada avait englouti dans ses infrastructures de sécurité plus de 92 milliards de dollars. Les équipements et services militaires et de surveillance coûtent cher et nécessitent des technologies de plus en plus sophistiquées.

Drone de surveillance CU-170 Heron. (Photo: http://www.casr.ca)

Drone de surveillance CU-170 Heron. (Photo: http://www.casr.ca)

Avec la nouvelle doctrine de guerre sans perte de combattants, les pressions sont fortes pour acquérir des vecteurs de combat sans pilote. Nous entrons dans une ère où exiger une proportionnalité de la « riposte » à une « offensive », une règle élémentaire de conduite d’un conflit, devient anachronique. Les bombardiers, les missiles et les drones ne permettent plus de trébucher sur des principes modérant l’intensité des offensives. On préfère limiter nos pertes, quitte à sacrifier l’immunité des non-combattants qui deviennent de « rares dommages collatéraux ». On génère ainsi les haines, des flots jamais vus de réfugiés, on multiplie les «combattants illégitimes » à éliminer.

Depuis son arrivée au pouvoir le 23 janvier 2006, Stephen Harper a transformé le Canada en État guerrier, engagé pendant 1999 jours en Afghanistan, 244 jours en Libye en 2011 et, depuis la déclaration de guerre contre l’État Islamique en octobre 2014, pendant plus de 120 jours. Or cela est bien connu de tous, le cycle infernal des guerres attise les haines, multiplie les ennemis et nourrit la terreur et les injustices.

On entre ainsi, de plain pied dans une véritable « paranoïa sécuritaire » où le vétéran victime symbolise le danger imminent, où la négligence économique des individus vulnérables devient un terreau fertile au recrutement de « loups solitaires ». La menace tous azimuts justifie plus de contrôle, de surveillance et de mesures de sécurité. C’est dans ce contexte que l’illusion des dépenses en outils de surveillance qui accroîtraient notre sécurité prend le dessus.

Mais, comme on a pu le constater, leur importance contraste avec l’impuissance de nos agences policières et de renseignement qui se sont révélées incapables de prévenir ou contrer la vague des récents « attentats-suicides » au Canada comme en France.

Les dépenses énormes consenties ne sont en fait que le baromètre du niveau de vulnérabilité d’une société.

Pas de sécurité avec une économie vulnérable

Avec les politiques fédérales actuelles, ce ne sont pas les principes élémentaires de « sécurité économique » qui sont mis à l’avant-plan soit : la diversification des productions, la pérennité des activités industrielles, la production de proximité, la décentralisation des moyens d’approvisionnement et la compétitivité de secteur varié. Au cours des dernières années, l’économie canadienne a été transformée en un système d’échanges axé sur l’exportation incroyablement vulnérable aux humeurs politiques mondiales.

Le pétrole des sables bitumineux d’Alberta. (Photo: DR)

Le pétrole des sables bitumineux d’Alberta. (Photo: DR)

Pour faire entrer un maximum de devises étrangères dans le pays, l’économie canadienne s’est fragilisée en devenant dépendante d’une seule ressource, en misant sur le potentiel anticipé d’exportation de celle-ci, un modèle pourtant bien connu pour ses dangers et critiqué depuis des décennies.

La vision du pétrole canadien comme une source continue d’enrichissement collectif via l’exportation relève simplement du « fantasme économique ». La production d’un pétrole non-conventionnel comme celui exploité par le Canada coûtera toujours très cher. Quand on considère la géographie du Canada, la disponibilité de son pétrole en mer nordique et et dans les sables au cœur de son immense territoire, on s’aperçoit que cette ressource demeurera une coûteuse voie d’approvisionnement en énergie. La compétitivité économique n’y est pas.

On mise beaucoup, sur une voie économique fragile. À moins de changement climatique majeur sur la planète ou de découverte de sources conventionnelles « d’où gicle le pétrole quand on perce un trou » comme c’est le cas pour le Golfe Persique, le pétrole canadien restera toujours une source d’énergie d’appoint pouvant assurer en situation difficile, au mieux, une sécurité d’approvisionnement pour l’Amérique du Nord. La vision politique actuelle ouvre à des investissements inutilement coûteux et à une sécurité, à toutes fins pratiques, impossible à garantir compte tenu de la vulnérabilité, de la fragilité et de la criticité des infrastructures requises.

Deux facteurs peuvent grandement contribuer à accroître la vulnérabilité du pays dans cette course au développement pétrolier.

La plate-forme Hibernia, installée dans la zone extracôtière de Terre-Neuve. (Photo: Pêche et océan Canada)

La plate-forme Hibernia, installée dans la zone extracôtière de Terre-Neuve. (Photo: Pêche et océan Canada)

D’une part, le pétrole canadien provient du sable bitumineux et des plateformes marines. Son extraction coûte cher, contrairement à celle du pétrole des pays membres de l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP) dont la production ne coûte que quelques dollars le baril.

Au cours des dernières semaines, on a pu voir l’incertitude économique majeure qui peut être liée au développement économique mono-ressource. Comme en pays du Tiers Monde, l’économie du pays s’est retrouvée complètement déstabilisée par la décision des mandarins du pétrole d’inonder le marché pour faire chuter les prix et ainsi « tuer la concurrence ». Tout un choc qui devrait servir de leçon à nos dirigeants quant à cette voie de politique.

Le « boom » pétrolier des récentes années n’a été qu’une embellie économique passagère. Il aurait pu en être autrement. Les imposants revenus ont été engouffrés dans le soutien aux industries de la sécurité et dans l’exploitation pétrolière. Si ces fonds avaient été investis dans la réduction des importations d’énergies fossiles par un transfert progressif vers l’électrification des transports, et une politique de soutien au développement économique des pays vulnérables au terrorisme, la conjoncture actuelle pourrait être bien différente. L’appât du gain à court terme, et l’illusion de prospérité auront prédominés; au détriment d’une vision visant à assurer la sécurité économique et politique du pays.

Transcanada: Franchissement de cours d’eau par forage directionnel horizontal. (Photo: www.oleoducenergieest.com)

Transcanada: Franchissement de cours d’eau par forage directionnel horizontal. (Photo: www.oleoducenergieest.com)

D’autre part, les oléoducs sont des infrastructures hautement fragiles et vulnérables. Leur sabotage à proximité de cours d’eau majeurs risque de créer des crises de l’eau potable pour des millions de personnes. Rappelons que l’entreprise TransCanada prévoit faire traverser le fleuve à son oléoduc deux fois; une fois en amont de l’approvisionnement en eau de Montréal, l’autre fois en amont de l’approvisionnement de la ville de Québec.

On convient que lorsqu’on réfléchit sur la sécurité des populations en termes de capacités de résilience, on évoque la possibilité d’un environnement dont la viabilité repose sur la disponibilité des « ressources essentielles ». Une «ressource essentielle» est celle dont l’indisponibilité, même momentanée, peut engendrer des conséquences significatives et néfastes sur la vie, la sécurité, le bien-être social et économique des individus, ou des collectivités. Existe-t-il une ressource plus essentielle que l’eau?

En misant sur le pétrole comme ressource économique centrale de l’économie canadienne. En faisant transiter la ressource par pipelines sur plusieurs centaines de kilomètres. On met en place une infrastructure qui représentera une menace majeure sur la santé des populations et qui touchera directement une « ressource essentielle ». Tout aléa touchant cette infrastructure aura un impact direct sur la population, il souillera son eau. Ne l’oublions pas, c’est le Saint-Laurent qui est menacé et une grande partie de ses affluents; la source d’approvisionnement en eau potable d’une majorité de la population de la province du Québec. Non seulement cet immense tuyau pétrolier constituera un facteur majeur d’accroissement de la vulnérabilité de la province, mais les coûts pour une protection adéquate de l’infrastructure sont difficile à calculer. Toute perturbation liée à une catastrophe naturelle, à un incident de nature humaine ou à un acte délibéré lié à un conflit, affectera de façon dramatique tout le pays. La stabilité financière, le fonctionnement des activités de transport, le gouvernement et les services publics risquent d’être sérieusement affectés.

On convient, l’usage du pétrole n’est pas près de disparaître. Mais ce « fantasme pétrolier » de l’exportation a déjà déstabilisé les structures alimentaires du pays en affectant négativement le transport et l’exportation des ressources agricoles du pays. Il menace déjà les approvisionnements en eaux douces d’une portion de plus en plus grande des provinces centrales du pays. On doit aussi mettre dans la balance les coûts de protection d’une telle infrastructure sur plusieurs centaines de kilomètres; à l’ère des attentats par des « loups solitaires »? La simple référence à une telle perspective suffit à faire frissonner.

Poisson déformé pêché dans le lac Athabasca, en aval des gisements de sables bitumineux. (Photo: PC/HO)

Poisson déformé pêché dans le lac Athabasca, en aval des gisements de sables bitumineux. (Photo: PC/HO)

On a déjà beaucoup écrit sur le désastre écologique causé par les milliards de mètres cubes d’eau douce consommée pour l’extraction du pétrole des sables bitumineux. On parle de réservoirs d’eau douce contaminés couvrant déjà plusieurs centaines de kilomètres carrés sur le territoire des provinces centrales qui exploitent la ressource. Le prix actuel de vente de chacun des barils de pétrole bitumineux sur le marché, ne comprend pas le remboursement des massives subventions à l’industrie, la décontamination de ces eaux, les investissements massifs dans les structures d’acheminement de ce pétrole, et les coûts de sécurité pour livrer la ressource vers les marchés mondiaux.

Pendant ce temps, les mandarins de l’OPEP, qui dirigent les cours mondiaux, insistent sur le fait qu’on ne « reverra plus le pétrole à plus de 100$ le baril ». L’obsession pétrolière est en voie d’accroître le sentiment de vulnérabilité et par le fait même, de creuser encore plus ce gouffre des dépenses aux fins de sécurité.