Les médias, la militarisation et la guerre: comment y résister?

NOTES DE CONFÉRENCE

Dominique Boisvert

Je participais, hier soir, à une table-ronde sur «comment résister à la guerre et à la militarisation de nos société». Avec deux autres personnes (Martin Forgues, ex-militaire canadien et journaliste indépendant, et Suzanne Loiselle, ex-directrice générale de l’Entraide missionnaire et militante de longue date du Collectif Échec à la guerre), nous devions dire brièvement ce qui nous avait conduits à nous intéresser à la guerre et à la paix et comment, selon notre expérience, nous pouvions collectivement nous opposer aux guerres et à la militarisation.

Voici, comme ma contribution personnelle au Jour du Souvenir, les notes d’intervention que j’avais préparées.

OPPOSITION À LA GUERRE!

• je ne sais exactement quand et comment j’ai commencé à m’opposer à la
guerre: sans doute aussitôt que j’ai commencé à m’intéresser aux injustices
dans le monde (la guerre étant presque toujours la suprême injustice), c’est-à-dire pendant mes études durant les années 60, en particulier l’exploitation et l’oppression du Tiers-Monde
• mes premières oppositions se sont exprimées contre la guerre au Vietnam, contre le coup d’État au Chili, contre la guerre des Contras en Amérique centrale, etc.
• le début des années 80 a marqué une recrudescence de la mobilisation contre le danger de la course aux armements entre les deux Grands (en particulier des armes nucléaires)
• dès 1983, je me joignais aux objecteurs de conscience contre les impôts
militaires (Conscience Canada, puis Nos impôts pour la paix)
• durant les années 90, nous militions «pour un pays sans armée» (avant le
référendum de 1995)
• et durant toutes ces années jusqu’à maintenant, je me suis intéressé à la
nonviolence, à la fois comme philosophie et comme moyen de lutte alternatif pour affronter et régler les conflits; d’ailleurs je prépare présentement un livre qui s’appellera sans doute: NONVIOLENCE, une réponse efficace aux grands défis du monde actuels

Violence, guerre et médias:

• pour les fins de ma présentation, je vais me concentrer sur le rôle essentiel
que les MÉDIAS jouent dans la diffusion, le maintien et le renforcement de LA VIOLENCE (et accessoirement de la guerre comme expression ultime de celle-ci) COMME LA NORME des relations sociales conflictuelles

• les conflits sont inhérents à l’existence humaine, individuelle comme
collective: ils découlent inévitablement des différences qui sont la
caractéristique aussi bien des individus que des groupes, différences en tous genres, y compris au niveau des intérêts respectifs
• les conflits ne sont pas le problème: c’est la manière de les gérer qui peut le devenir; surtout quand la force de la violence est présentée comme la manière —sinon normale, du moins inévitable— de les gérer ou de les résoudre

• je ne rentrerai pas ici dans la place de la violence dans la «nature humaine» ou dans l’histoire (ce serait en soi l’objet d’une soirée complète); mais je vais affirmer que les MÉDIAS constituent un vecteur privilégié pour propager cette idée de LA VIOLENCE COMME NORME
• regardez n’importe quel MÉDIA (écrit, radio ou télévision, cinéma, applications ou jeux informatiques, etc.): la proportion de ce qui se gère par les VIOLENCES de toutes sortes (violence physique, verbale ou psychologique, meurtres, guerres, etc.) est infiniment plus grande que ce qui se gère par des
moyens autres que la violence (négociations, médiation, concessions,
recherche de solution ou de consensus, etc.)
• et c’est facile à comprendre: dans les MÉDIAS, la VIOLENCE (comme le sexe et le sport) fait vendre; c’est le malheur qui fait la nouvelle, pas le bonheur; et les propriétaires se justifient de leurs choix éditoriaux par la «demande» ou l’intérêt des consommateurs: la téléréalité ou les réseaux sociaux plutôt que l’éducation ou la culture, par exemple
• et ce sont ces «choix» éditoriaux (de répondre à la supposée demande) qui façonnent la culture d’une société et d’un peuple

Armée modelée en une nécessité

• c’est pour cela que la «la nécessité d’une armée» pour un pays va de soi, que le recours aux «forces armées» pour assurer la sécurité ou pour lutter contre le terrorisme va de soi, que l’usage de la force pour neutraliser ou imposer sa volonté à un adversaire va de soi
• c’est pour cela que la nonviolence apparaît spontanément comme une attitude sympathique mais utopique, irréaliste, voire farfelue; c’est pour cela que nos manuels d’histoire racontent les guerres plutôt que les (nombreuses) résistances non violentes (c’est «l’histoire racontée du point de vue des chasseurs»)
• et si les MÉDIAS font ces choix, c’est parce que LA GUERRE ET LA
VIOLENCE sont beaucoup plus rentables, d’un point de vue économique
capitaliste, que la paix et la nonviolence (voir les intérêts du «complexe
militaro-industriel» dénoncés par nul autre de le général et président
républicain américain Dwight Eisenhower)
• et si nos gouvernements font ces choix, c’est parce qu’au-delà de la rhétorique officielle, ils poursuivent des intérêts (économiques et géo-politiques), y compris à travers leurs «alliances», beaucoup moins avouables publiquement

Propagande de guerre

• pour «justifier les guerres» et susciter l’adhésion nécessaire de leur population, tous les gouvernements utilisent sans retenue la propagande la plus vile: le cas de la guerre en Irak de 2003 (les fameuses «armes de destruction massive» de Saddam) en est un exemple particulièrement éloquent (voir INTOX: Irak, une véritable imposture, documentaire très récent de Jacques Charmelot)
• dans toutes les guerres, la «fabrication du consentement» est un élément
essentiel et le conditionnement de l’opinion publique est une condition
préalable: voir l’article de John Pilger Inside the invisible government: war,
propagande, Clinton and Trump sur le journaliste américain Edward Bernays qui inventa la propagande moderne et lui inventa le nom de «relations publiques» (la traduction française est ici)
• c’est pourquoi au-delà des apparences —nos émotions de grand public (cf. les bombardements criminels des populations civiles d’Alep, en Syrie; ou les
décapitations de prisonniers ou d’otages relayées par les médias sociaux) et
les «bons sentiments» d’usage répétés par nos politiciens (on fait toujours la guerre pour défendre le Bien contre le Mal)— s’opposer sérieusement (et
surtout efficacement) à la guerre nous fait affronter des FORCES OCCULTES
extrêmement puissantes (voir la résistance des frères Kennedy aux intérêts
militaires américains à l’occasion de la crise des missiles cubains en octobre 62 et la résistance croissante de Martin Luther King à la guerre du Vietnam qui ont conduit —simple hasard de l’histoire?— à l’assassinat des trois leaders impliqués: voir, entre autres, JFK et l’Indicible, Pourquoi Kennedy a été assassiné de James W. Douglass, traduction française 2013)

S’opposer à la guerre

• QUE FAIRE pour s’opposer aux guerres spécifiques? pour s’opposer à la
guerre comme moyen de gérer et de régler les conflits?
• il faut bien sûr se mobiliser collectivement, de diverses manières, pour
dénoncer: manifestations, pétitions, boycotts, etc.
• mais pour cela, il faut arriver à déconstruire le discours de justification de
ces guerres et de cette violence: recherche et diffusion de l’information,
débats, lettre aux journaux, etc.
• ultimement, c’est la dé-légitimisation de la guerre elle-même et de ses
supports essentiels que sont les forces armées et le commerce des armes
qu’il faut viser

COMMENT LE FAIRE?

• en se donnant des bases organisationnelles plus stables: le mouvement
pour la paix, au Québec et au Canada, a toujours été davantage ponctuel et
réactif que systématique (oppositions à la conscription, contre la guerre au
Vietnam, contre la course aux armements, contre la guerre en Irak, etc.); nos groupes ou nos bulletins pour la paix se sont succédés, sans trop de continuité (l’exception notable, depuis une quinzaine d’années, étant le Collectif Échec à la guerre)
• mais aussi en «retirant notre consentement» individuel inconscient et en
stoppant notre complicité individuelle involontaire avec la guerre et ses
préparatifs, bref en refusant de faire nous-mêmes ces guerres auxquelles nous nous opposons

• et pour cela, il faut prendre conscience que les guerres se font de moins en
moins avec des «bras» ou des «bottes» mais essentiellement avec de la
«quincaillerie»: d’où la nécessité de faire faire un «technological update» à
l’objection de conscience (Ursula Franklin)
• dorénavant, ce sont nos impôts qui font la guerre: «Let them march all they want, as long as they continue to pay their taxes.» (Général Alexander Haig, Secrétaire d’État de Ronald Reagan)
• d’où l’objection de conscience fiscale: Conscience Canada et Nos impôts
pour la paix (son histoire et ses limites)
• la nonviolence, c’est entre autres la non-coopération (la non-complicité) avec la violence; et aucune violence ne peut venir à bout, à terme, d’une noncoopération systématique (et donc organisée), courageuse et persévérante (comme Gandhi et Martin Luther King l’ont éloquemment montré)
• ce serait l’objet d’une autre présentation entière…

Décoloniser notre imaginaire

• pour revenir au sujet spécifique de ce soir («Les médias, la militarisation et la guerre»), je conclue en disant que lutter contre la guerre, c’est avant tout un travail de «décolonisation de notre imaginaire»: c’est travailler à contre-courant des idées dominantes et de la «fabrication du consentement» pour délégitimiser ce qui nous est présenté comme «allant de soi», comme «inévitable» ou comme «un moindre mal»: la violence jusqu’à la guerre, sa forme ultime
• à travers deux exemples concrets:
• remplacer graduellement le coquelicot rouge par le coquelicot blanc (voir
le rôle des médias: j’ai personnellement contacté, l’an dernier, la grande majorité des animateurs et animatrices de télévision de Radio-Canada et de TVA pour les inviter à porter à la fois le coquelicot rouge ET le coquelicot blanc; aucun et aucune d’entre eux n’a pu ou voulu ou osé y donner suite.)
• et remplacer le ministère de la Défense par un ministère de la Paix (avec son actualisation québécoise ici)

(Table-ronde organisée par l’Entraide missionnaire dans le cadre des Journées québécoises de la solidarité internationale, UQAM, le 10 novembre 2016)