LA « RÉVOLUTION ORANGE »

Écrit par Normand Beaudet

Au cours de novembre et décembre 2004, la population d’origine ukrainienne de la capitale d’Ukraine a commémoré à sa façon le quinzième anniversaire de la Chute du mur de Berlin. Dans le plus pur respect de la tradition des cinquante dernières années dans les pays d’Europe de l’Est, elle a défié sans violence le pouvoir pour contester la validité de l’élection à la présidence. Dès la diffusion des résultats du premier tour de scrutin, alors qu’il devenait évident que l’élection était frauduleuse, plus de 50 000 partisans de Victor Iouchtchenko, candidat perdant, ont envahi les rues de Kiev.

La révolution Orange, nommée d’après la couleur des gilets de sauvetage en mer, venait de commencer.

Malgré la menace de répression et alors que les instances gouvernementales hésitent à statuer sur le caractère frauduleux de l’élection, la population d’origine ukrainienne, majoritaire, avait choisi son camp et réclamait l’annulation du scrutin. La dizaine de milliers d’observateurs internationaux qui avaient observé le scrutin sur place confirme les menaces subies par les électeurs et des fraudes reliées aux boîtes de scrutin. Une véritable marée humaine se déploie, dans une atmosphère de festivité, dans les rues et sur les places publiques. Estimée au début à 100 000 personnes, elle gonflera au cours de décembre jusqu’à près de 300 000. Les gens votent dans la rue et les événements se succèdent: un camp permanent de résistance sur la Place de l’Indépendance, un blocus du siège du parlement et de la présidence, une grève générale illimitée des enseignants pour permettre aux jeunes de participer à la révolte populaire. Les manifestants ornent d’oeillets les bouclier antiémeute des policiers.

Le puissant soulèvement populaire suscite la controverse et donne lieu, de la part de l’Union Européenne, des États-Unis et de la Russie, à des jeux de stratégies, de pressions, d’influences et de bras de fer relatifs aux intérêts économiques dans la région. Les sympathisants soviétiques accusent les intérêts économiques occidentaux, par le biais de fondations privées associées au Parti démocrate américain et de fondations privées allemandes, d’avoir soutenu financièrement l’opposition. Les occidentaux affirment que la Russie tentait de perpétuer sa tradition d’intimidation et de pressions par le biais de ses forces de sécurité et d’agent de contre-insurrection. D’un côté ou de l’autre, la population aurait été manipulée.

Les anciens militants de la révolte non-violente étudiante qui a conduit à la chute du régime de Slbodan Milosevic en 2000, auraient piloté le mouvement de protestation qui a secoué Kiev. Le poing fermé sur les bandeaux, les bannières et les drapeaux portés par les militants de Kiev sont des signes qui avaient été utilisés par le mouvement non-violent OPTOR de Serbie. Le lien existe effectivement et l’idéologie non-violente inspirée par l’Institution Albert Einstein de Cambridge( Etats-Unis) est claire. Des formations et des séminaires à la lutte non-violente ont été offerts. L’expérience de la lutte non-violente en Europe de l’Est a été partagée et transmise.

L’apprentissage de décennies de lutte devient progressivement un capital de connaissance d’une valeur inestimable. La pression populaire des masses, dans le contexte de l’Europe de l’Est, n’est pas le résultat immédiat de manipulations extérieures, de propagande ou de la désinformation. Prétendre ou laisser croire le contraire est la meilleure illustration de l’ignorance et du manque de perspective historique.