La détresse meurtrière : L’ordre social en question

Manifestation "Je suis Charlie", janvier 2015.

Manifestation « Je suis Charlie », janvier 2015.

Un survol des publications portant sur les récents événements tragiques (l’attaque à St-Jean-sur-Richelieu et au parlement à Ottawa, les tueries à Charlie Hebdo et dans une épicerie en pleine capitale française, etc.) a de quoi décourager. Elles débordent d’analyses faciles marquées par la quête à tout prix d’assises terroriste et politique à la violence. La majorité des grands enjeux géopolitiques de l’heure sont reproduits machinalement dans la définition de la conjoncture. La menace a comme sources : l’action des pétro-dollars saoudiens qui financent le terrorisme; l’ignorance qui favorise la manipulation cléricale et même laïque; le conflit israélo-palestinien qui attise les extrémismes et les conforte dans leurs options; le racisme institutionnalisé et le confinement de nouveaux arrivants dans des banlieues qui les confinent au chômage et à la criminalité, etc.

L’impression en est que ces horreurs se reproduiront tant que nous n’aurons pas résolu les problèmes du monde ou tant que nous n’aurons pas transformé nos États en véritables forteresses contre les étrangers.

Il s’agit là d’une vision du monde qui a la cote auprès de nos dirigeants actuels et de nos «experts » : les États sont menacés de l’extérieur; ils doivent investir lourdement dans leur sécurité, une vision avec des analyses qui évacuent des facteurs sur lesquels nous avons une emprise plus directe et sur lesquels nous pouvons tous agir.

 

Revisiter la crise suicidaire 

Nous pouvons partir d’une observation : « Les meurtriers des tueries qui ont marqué les dernières décennies meurent tous après leurs actes ». Ces derniers ne sont-ils pas au départ des effets de crises suicidaires, déguisées ou mises à la sauce du jour, c’est-à-dire adaptée au monde de la cyber-communication?

Pendant longtemps, le suicide a été un événement privé, un sujet demeuré d’ailleurs tabou dans nos sociétés et associé à un lourd sentiment d’échec des proches. À la fin du siècle dernier, les choses ont bien changé et pour le mieux. Les gens connaissent mieux le phénomène, on reconnaît les détresses psychologiques et sociales qui y sont associées.

Michael Zehaf-Bibeau, auteur de la fusillade d'Ottawa. (Photo: GRC)

Michael Zehaf-Bibeau, auteur de la fusillade d’Ottawa. (Photo: GRC)

Dans le cas des récentes tueries, on est, bien entendu, loin du jeune adolescent qui se suicide seul dans son sous-sol suite à une peine d’amour. Mais, on parle encore certainement d’une crise suicidaire qui commence quand la personne a l’impression de n’être rien, de ne compter pour personne, de ne pas pouvoir faire de différence dans sa vie et dans le monde. L’affirmation de soi, si cruciale à l’adolescence, peut déboucher sur n’importe quoi, surtout à cet âge où le jeune cherche sa place dans le monde. Un grand nombre de tueries implique des adolescents, de jeunes adultes ou des personnes mentalement dérangées.

La nouvelle capacité médiatique permet à une personne souffrante, de relayer sa souffrance au monde avant de poser le geste fatal. L’individu souffrant réalise le fort potentiel médiatique d’un tel geste meurtrier. Il perçoit l’acte comme un moment vengeur qui, en plus, fera en sorte que les récriminations qu’il associe à sa crise soient largement diffusées.

« Lorsqu’une personne rencontre un obstacle à des objectifs importants de la vie, obstacle qui est, pour un certain temps, insurmontable par le recours aux mécanismes ordinaires de solution de problèmes. Une période de désorganisation s’ensuit une période de trouble, pendant laquelle elle tente à maintes reprises, sans succès, d’arriver à une solution. C’est donc une période de déséquilibre qui représente une occasion de changement ou de croissance mais qui peut aussi dégénérer en crise suicidaire.» ( G. Caplan,1961).

Nous sommes certainement face à un phénomène qu’il s’agit d’attaquer de front, avec des outils nouveaux, clairement distincts de ceux conçus dans un contexte de paranoïa étatique.

À l’ère du numérique, la crise suicidaire repose sur des facteurs mentionnés plus haut qui constituent un terreau fertile et propice à la manipulation idéologique ou religieuse des individus particulièrement vulnérables. La société a une emprise directe sur chacun de ces facteurs et c’est sur eux qu’il s’agit d’agir.

Ce qui frappe ici c’est la proche parenté du mécanisme suicidaire avec la réalité d’un grand nombre de « tueurs publics ». Ces tueurs qui sont à l’origine de meurtres multiples dans des lieux publics tels que les lieux de travail, les établissements scolaires et autres lieux symbolisant souvent pour eux « l’échec ».

 

Le « suicide spectacle » : un questionnement de l’ordre social

On le sait maintenant, la tentative de suicide est un appel à l’aide qui nécessite une action de soutien et un suivi. Le suicide est passé du geste de désespoir solitaire, dans le sous-sol de la demeure familiale, à un geste qui appelle au devoir d’agir par un nombre croissant de personnes qui y sont sensibles.

Même lorsqu’il était personnel, le geste de désespoir a toujours été associé à un message aux proches, à un appel à l’aide et au questionnement de l’ordre social.

Nombreuses sont les personnes qui associent les suicidaires à des personnes profondément lucides, mais, souffrantes et au seuil du désespoir.

Jake Bilardi (au centre), n jeune Australien auteur présumé d'un attentat-suicide en Irak, sur une photographie qui circulait sur l'internet où il posait avec un fusil aux côtés de combattants de l'EI. (Photo: news.com.au)

Jake Bilardi (au centre), n jeune Australien auteur présumé d’un attentat-suicide en Irak, sur une photographie qui circulait sur l’internet où il posait avec un fusil aux côtés de combattants de l’EI. (Photo: news.com.au)

Dans les horreurs des derniers mois, il n’est pas impossible de reconnaître, bien que qu’ils se présentent sous des formes nouvelles, des gestes suicidaires également précédés par des appels à l’aide. Dans de nombreux cas la personne exécute un nombre de personnes avant de se donner la mort; cherche à se faire tuer par les forces policières qui interviennent. Très difficile de réfuter l’intention suicidaire, ou l’influence d’une certaine « crise suicidaire » dans le phénomène. Le geste sort aussi et de façon catégorique du geste de désespoir privé; il s’y rajoute une forme de vengeance face aux institutions sociales et politiques que l’on juge responsables de l’ «état de désespoir ». L’appel au questionnement de l’ordre social et politique semble prendre le dessus dans ce geste.

Les nouvelles réalités technologiques ont simplement contribué à changer la forme du geste, geste qui se serait produit de toute façon sous une autre forme. Le « suicide spectacle » est dorénavant un phénomène avec lequel nous aurons à composer; et qui ne s’estompera pas; tant que le phénomène ne sera pas mieux compris et détecté.

Le phénomène du suicide serait en transformation d’un geste autrefois privé, vers un geste public et ultimement vers un geste « terrorisant ».

« L’effet terrorisant »

Martin Couture, le "loup solitaire terroriste", est l'auteur de l'attaque de St-Jean-rur-Richelieu. (Photo: image Facebook)

Martin Couture, le « loup solitaire terroriste », est l’auteur de l’attaque de St-Jean-rur-Richelieu. (Photo: image Facebook)

Dans une telle perspective de crise suicidaire, les « geste terrorisant » qui ont récemment été posés au Canada, en Australie et en France peuvent être vu dans une nouvelle optique. Soulignons ici que nous ne sommes pas face à de nouveaux phénomènes; les États-Unis (Thimothy MacVae) et la Norvège (Anders Brievick) ont eu à vivre des gestes de tuerie du même type à caractère terrorisant; qui, fait surprenant, n’ont pas entraîné la mort des tueurs. Parlions-nous dans ces cas de gestes suicidaires?

Depuis des décennies maintenant les organisations religieuses extrémistes ont appris à conditionner des personnes vulnérables aux crises suicidaires à poser des gestes de suicide publics à des fins politique; les plus que célèbres « attentats-suicides » qui ont mené à justifier l’érection de murs de protection. La surprise ici, dans ces nouveaux phénomènes, est que ce genre de geste puisse être stimulé à distance; sans nécessairement avoir à se soucier de l’appui politique direct que constituent la formation, la fourniture d’armes ou l’élaboration de plan encadrés par des mises en situations. On a parlé de « Loup Solitaire »; disons ici que le loup, dans plusieurs cas, est bien loin de la meute!

Les mécanisme de promotion que semblent vouloir devenir les gestes odieux de prise d’otages et d’exécution, les mécanismes de recrutement que sont devenu l’internet et les média sociaux et le potentiel de visibilité qu’offrent les nouvelles vision extrêmes sont autant de facteurs qui rendent dorénavant possible « un certain téléguidage » d’actes de désespoirs suicidaires.   On voit aussi dans le profil des tueurs un certain nombre d’éléments d’échec que l’on retrouve couramment chez les auteurs de tueries et dans les actes publics qui semblent prendre une teinte de terrorisme.

Bien entendu on s’approche du geste à intention politique. Nous sommes dans une forme assez lointaine de l’ « Action Terroriste » composé de l’éventail des gestes préparé par une organisation politique ennemi, qui forme, équipe, planifie et envoi des agents pour conduire une agression sur notre territoire. La difficulté avec le qualificatif de «geste terroriste» est associé au fait qu’il y a une intention politique; une menace assez directe aux pouvoirs de notre société; qui justifie une foule de protections à caractère sécuritaire.

C’est en ce sens qu’il est intéressant de revenir à la notion de « crise suicidaire ». Les éléments déclencheurs d’une crise suicidaire son révélateurs de la profondeur du problème auquel nous aurions à faire face, avec l’avènement des mécanismes favorisant les gestes à caractères « terrorisants » de tueurs publics. On constate que ces éléments constituent un terreau très fertile pour le recrutement de jeunes.

Tout nos jeunes vivent des :

ruptures amoureuses, décès ou suicide d’un proche, séparation de la famille ;

échecs scolaires, abandon ou exclusion d’un programme, ou encore refus d’admission ;

difficultés familiales ;

difficultés financières ;

problèmes relationnels ou amoureux ;

solitude, isolement ;

adaptation à une nouvelle ville, à la culture universitaire, à un programme d’études et au milieu scolaire parfois stressant et compétitif ;

insatisfaction face aux études, indécision face au choix de carrière, mauvais choix, inquiétudes face à l’avenir.

Le canadien John Maguire, aussi connu sous le nom de  Abu Anwar Al-Canadi, menace le Canada dans un vidéo de l'état islamique. (Image: vidéo Youtube)

Le canadien John Maguire, aussi connu sous le nom de Abu Anwar Al-Canadi, menace le Canada dans un vidéo de l’état islamique. (Image: vidéo Youtube)

L’hypothèse de la crise suicidaire à caractère public et teintée d’une « intention terrorisante » semble donc particulièrement importante à creuser. On parle donc ici de formes de crise suicidaire hors de l’anonymat, conduite en public et nourrie par une intention de vengeance face à un environnement socio-politique hostile. La nouvelle teinte « terrorisante » enrichie le cocktail morbide en stimulant et confortant la personne dans son geste, en fournissant les justificatifs et une cause et en proposant dans la sphère médiatique et politique le geste suicidaire à la base.

Tout est en place pour transposer un profond « mal de vivre » en une puissante campagne de « spin médiatique » sur les maux du monde. On trouve une arme, une cible politique d’actualité, un lieu approprié et on s’associe à une cause controversé; et nous avons le suicide socio-politique visible à souhait. Comme certain pourrait dire, une « Mort significative »; en cette société du paraître.