La dérive d’une démocratie

Démantèlement forcé des camps du FRAPRU.

Au printemps dernier, de nombreux citoyens montréalais ont assisté, impuissants et désemparés à la répression d’une initiative citoyenne initiée par le Front d’action populaire en réaménagement urbain (FRAPRU).

L’initiative du « camp pour le droit au logement », qui regroupait des militants et de nombreux locataires de logements sociaux, avait pour but de sensibiliser la population à la nécessité du maintien des logements sociaux alors que le gouvernement du Québec annonçait de nouvelles coupures dans les budgets. Il s’agissait de mettre de l’avant les enjeux municipaux, provinciaux et fédéraux du logement.

 

 

L’action citoyenne se voulait pacifique et avait été annoncée longtemps à l’avance. Divers organismes avaient pris en charge l’installation des tentes du campement, les campeurs étaient pré-inscrits et la manifestation de lancement du camp, bien que sans trajet annoncé, était parfaitement encadrée et facilitée par la présence d’observateurs et d’un service d’ordre. Tout était en place pour garantir une démarche ordonnée et responsable.

Ce qui fut consternant pour les militants venus appuyer le campement, c’est l’acharnement de l’administration municipale montréalaise à empêcher par l’intervention policière toutes les tentatives d’installation de ce camp pacifique.

La démocratie s’est établie en nos sociétés dans le cadre d’une recherche d’équilibre entre les principales forces sociales. Mais si toute expression citoyenne n’est plus possible, comment les citoyens pourraient-ils s’assurer d’avoir leur mot à dire dans un système capitaliste et face à la puissance de l’argent? Dans la social-démocratie québécoise, la force de l’action citoyenne s’est constituée à partir des mouvements syndicaux, les organismes communautaires et une action bénévole très diversifiée. C’est cette forme de force citoyenne qui a été complètement muselée, toute une histoire de prise en charge citoyenne qui est aujourd’hui remise en question, une réalité qui impose une importante réflexion critique sur notre démocratie.

Au cours des dernières années, les gouvernements en place au Québec et au Canada se sont acharnés à corroder les assises de l’État. La logique des marchés a été appliquée à toute la société. Les activités non rentables pour les Forces du marché, et jugées trop coûteuses pour l’État, sont maintenant asphyxiées ou menacées de coupures. Les citoyens impliqués dans des organismes oeuvrant, souvent sans moyens, à éclairer l’opinion sur des enjeux sociaux importants, deviennent une source de nuisance aux yeux de ceux-là même qui ont la responsabilité de les encourager.

Quel danger la Ville de Montréal voyait-elle à laisser s’installer un campement d’opposition aux coupures budgétaires affectant les logements sociaux? Étions-nous face à une nécessité qui rendait intolérable un espace citoyen d’opposition? Comment comprendre que, dans un système démocratique, l’espace public ne puisse plus servir au déploiement d’un moindre outil de pression ? N’est-il pas vrai que les grandes avancées démocratiques sont nées des remises en question que représentaient des manifestations d’indignation populaire ?

Pour faire entendre sa voix, les citoyens n’ont à leur disposition que des moyens limités à ces formes d’expression : pétitions, manifestations selon les cadres établis, représentations auprès des représentants élus. Avec les événements récents, force est de constater qu’à peu près aucune forme d’action directe citoyenne n’est tolérée. Les portes se referment devant des citoyens qui se sentent privés de droits fondamentaux. L’espace pour exprimer un désaccord et empêcher, de quelque façon que ce soit, la mise en œuvre de décisions aux conséquences économiques, sociales et environnementales majeures est pratiquement réduit à néant. Avec les récents développements, même l’occupation de sites publics, que ce soit à court ou à long terme, est devenue illégale.

La conjonction entre les outils sophistiqués de contrôle des foules et la promulgation de lois restrictives au niveau des libertés sont en train de créer une situation politique explosive. Il n’y a plus d’espaces d’expression directe. Les forums décisionnels s’établissent maintenant à l’intérieur de véritables forteresses.

 

 

Puis on se surprend de voir le citoyen, contraint au silence, se révolter, se radicaliser. On ne parle encore que très peu de la radicalisation des organisations citoyennes. Mais le sentiment de ne plus avoir voix au chapitre, et de devoir se soumettre aux diktats des pouvoirs économiques génèrent des conditions périlleuses pour la démocratie.

Dans les contextes difficiles, il est important d’assurer un juste équilibre des forces politiques et de permettre aux forces moins puissantes de pouvoir agir.