Et si la réponse n’était pas dans les représailles ?

Écrit par Dominique Boisvert
World Trade Center, 11 septembre 2001. (Photo: CC)

World Trade Center, 11 septembre 2001. (Photo: CC)

Soyons clair. RIEN ne peut justifier les attentats terriblement meurtriers du 11 septembre 2001 contre les Etats-Unis. Mais ces attentats ont eu lieu. Et parmi bien des questions pressantes, la plus importante demeure : quelle sera notre réponse?

La réaction spontanée fait déjà appel à la force. On parle d’ «acte de guerre», de «nouveau Pearl Harbour», de représailles musclées, de vengeance pour ces milliers de vies innocentes, de lutte sans merci entre le Bien et le Mal, etc.

Est-il possible, malgré l’horreur du carnage et l’immense tristesse ressentie presque partout, de garder la «tête froide», de faire la différence entre la colère et la haine, pour reprendre la distinction d’Élie Wiesel, et de choisir le juste plutôt que le facile? Peut-on espérer de nos autorités qu’elles choisissent la sagesse plutôt que la poudre aux yeux? N’est-ce pas là le sens du véritable leadership que l’on attend de nos responsables politiques?

Lancer une ou des attaques dévastatrices contre des cibles terroristes réelles ou supposées est la solution de facilité, surtout si elle est réalisée par de la quincaillerie militaire comme des missiles plutôt que par des soldats en chair et en os : c’est rapide, c’est spectaculaire, ça fait beaucoup de dommages, et c’est peu coûteux en vies humaines (pour «nous»). Donc, cela impressionne et satisfait notre opinion publique.

Malheureusement, cela a deux petits défauts : ça ne règle rien et ça aggrave la situation! Le Moyen-Orient nous en donne chaque jour la plus belle et triste preuve! On ne guérit jamais une maladie en s’attaquant à ses effets mais à ses causes. Et l’escalade de la violence, que chaque adversaire considère comme parfaitement justifiée, est une spirale de mort sans fin.

Pentagon, 14 septembre 2001. (Photo: domaine public)

Pentagon, 14 septembre 2001. (Photo: domaine public)

Les attaques terroristes contre New-York et Washington sont totalement injustifiables. Mais elles ne sont pas sans causes. La haine fanatique que plusieurs vouent aux Etats-Unis d’Amérique, et à l’Occident en général, n’est pas née de rien ni de nulle part. Et sans vouloir refaire ici l’histoire des colonisations politiques, des exploitations économiques, des hégémonies culturelles, des dominations militaires, des promesses trahies, des gouvernements renversés ou imposés, des « doubles standards » appliqués, etc., force est de constater que bien des peuples du monde ont accumulé des griefs légitimes à notre égard. Et on semble oublier, un peu vite et commodément, que nos ennemis jurés d’aujourd’hui sont nos alliés d’hier, que nous avons souvent nous-mêmes « créés », entraînés et armés, dans le cas d’Oussama Ben Laden comme dans celui de Saddam Hussein, de Manuel Noriega, etc.

Oui, il faut lutter sans merci contre le terrorisme. Contre TOUS les terrorismes, celui des pauvres, souvent spectaculaire et aveugle, comme celui des puissants, plus sophistiqué ou ciblé, celui des organisations apatrides comme celui des États, ennemis ou alliés. Il faut lutter contre tous les terrorismes car la terreur est TOUJOURS injustifiable, tout comme la vengeance.

C’est pourquoi la réponse juste aux horreurs du 11 septembre n’est pas, et ne peut pas être, dans les représailles. Aucune « frappe militaire », quelles qu’en soient la taille, l’intensité ou la cible, ne pourra atteindre les deux objectifs que devrait poursuivre toute décision politique ou militaire : être efficace quant aux objectifs poursuivis, et contribuer à améliorer la situation plutôt qu’à la détériorer. Les «frappes militaires» pourront peut-être conforter notre « ego » national ou occidental, rassurer notre population quant à notre supériorité militaire, assouvir nos instincts de vengeance. Mais elles ne pourront rendre la vie à aucun de nos milliers d’êtres chers disparus, elles ne réduiront en rien les « causes » du terrorisme et fourniront, au contraire, des raisons additionnelles aux nouvelles générations d’ennemis de l’Occident en faisant encore monter d’un ou plusieurs crans la spirale infernale de la violence.

20 septembre 2001: Bush souhaite défendre la liberté américaine contre la peur du terrorisme. (Photo: domaine public)

20 septembre 2001: Bush souhaite défendre la liberté américaine contre la peur du terrorisme. (Photo: domaine public)

Que faut-il donc faire? Affirmer collectivement, haut et fort, notre engagement ferme à lutter sans relâche contre la violence et la terreur, d’où qu’elles viennent. Ce qui implique, de la part de nos voisins américains, de renoncer à l’unilatéralisme qu’a jusqu’ici privilégié la nouvelle administration Bush pour s’engager résolument dans une approche multilatérale, non seulement quand cela fait son affaire comme dans le dossier du terrorisme, mais dans l’ensemble de sa politique internationale.

Être cohérents dans nos interventions politiques et cesser d’appliquer la politique des «deux poids, deux mesures» (en particulier à l’égard du respect des droits humains, du régime de droit ou des résolutions des Nations unies, comme à l’égard d’Israël, de la Chine, de l’Afrique, etc.).

Prioriser la lutte contre les causes profondes du terrorisme : tout ce qui contribue à diminuer les injustices politiques, économiques ou sociales, contribue directement à faire baisser la pression terroriste et appauvrit le «terreau» où germe la culture terroriste. Ça ne réglera pas tout, mais la prévention est toujours le meilleur remède à la maladie.

Privilégier au maximum l’éradication du terrorisme et la mise hors d’état de nuire des individus terroristes par la répression judiciaire et la règle de droit : application sévère des moyens, actuels et à  venir, du droit criminel national et international, restriction éventuelle de certains de nos droits et libertés actuels au service d’une meilleure protection collective, etc. Comme envers tous les crimes, il faut apprendre à réprimer efficacement les comportements dangereux ou inacceptables sans pour autant «démoniser» les personnes qui agissent ainsi : car nous n’y gagnons rien, et cela nous détourne des vraies causes et sources de ces comportements.

L'Autre

(Photo: inconnu)

Commencer à sortir de notre suffisance et de notre «bon droit héréditaire» pour nous ouvrir aux réalités différentes de l’Autre. Nous autres, Occidentaux, avons l’habitude de nous considérer spontanément comme le «centre du monde». Il est urgent d’apprendre à voir le monde «avec les yeux de l’autre», d’apprendre à marcher, ne fût-ce que pour un instant, «dans les souliers de l’autre». Cela est une condition essentielle pour comprendre des mentalités ou des cultures différentes, pour développer une tolérance authentique et pour créer les conditions d’une coexistence et d’une paix possibles.

Renoncer à la logique de force et de violence pour redresser les torts et imposer «notre» justice. La force et la violence n’ont jamais corrigé durablement les problèmes et n’ont toujours, au mieux, procuré que des «victoires» apparentes ou temporaires, quand elles ne se sont pas révélé un remède pire que le mal. Les guerres du XXe siècle l’ont abondamment démontré, la Guerre du Golfe n’en étant que l’une des plus récentes illustrations. Il est grand temps, comme nous y invitent les Nations Unies à l’occasion de ce début de troisième millénaire, de développer une «culture de la non-violence» comme une des meilleures garanties de la paix.

Contribuer, par chacun de nos gestes, paroles ou attitudes, à construire un peu plus de paix, de justice et d’espérance. Chacun et chacune de nous contribue, mille fois par jour, à améliorer le monde ou à le détériorer, à le rendre plus ouvert, plus tolérant et plus vivable, ou au contraire plus individualiste, plus compétitif et plus menaçant. La lutte nécessaire contre le terrorisme passe bien sûr par les États, mais elle s’enracine tout autant en chacun de nous, à travers nos innombrables choix quotidiens. Puissions-nous être chaque jour de ceux et celles qui contribuent davantage à la dynamique de vie qu’à la logique de mort!

Le moment peut sembler mal choisi pour de telles propositions plus exigeantes que populaires, et qui visent plus le moyen que le court terme. Et  pourtant, c’est MAINTENANT plus que jamais qu’il faut faire appel à la raison plutôt qu’aux émotions, qu’il faut faire preuve de courage, de leadership et de créativité plutôt que de succomber aux «réflexes conditionnés» de la vengeance et des représailles.

Dans tout conflit, même d’un point de vue strictement militaire, la victoire dépend souvent de la capacité de prendre l’initiative en surprenant l’adversaire là où il nous attend le moins. C’est une raison de plus pour rompre avec les vieux schémas millénaires du «œil pour œil, dent pour dent». Tout le monde attend présentement, comme une «évidence inévitable», la riposte militaire américaine ou internationale, même si l’ennemi, cette fois-ci, est beaucoup moins identifiable et que les risques de nombreuses victimes innocentes de nos représailles sont d’autant plus considérables. C’est précisément pour cela qu’il faut surprendre l’adversaire en déplaçant le lieu de l’affrontement.

Faire pleuvoir les missiles sur l’Afghanistan ou sur tout autre pays du monde ne fera qu’ajouter des morts aux morts, et nourrir davantage la haine, sans prouver ni régler quoi que ce soit. Nous savons déjà que les Etats-Unis sont la plus grande puissance militaire au monde, qu’ils ont des bombes et qu’ils n’ont pas peur de s’en servir. Nous savons aussi que ça n’a pas empêché les horribles attentats du 11 septembre, et que ça a plutôt alimenté la haine qui les a rendus possibles. Ne serait-il pas temps d’apprendre du passé et de modifier nos stratégies?

Briser la spirale de la violence est une urgente nécessité. Et c’est  aussi la responsabilité de chacun, là où il est.