Diversité des tactiques en question

Le choix des moyens n’est pas neutre, il doit s’inscrire dans un plan stratégique global de résistance civile

L’auteur est membre de SalAMI

Un constat s’impose : la mondialisation orchestrée par nos élites économiques, politiques et financières mène droit au désastre humain et écologique. Les militants et militantes radicaux s’entendent sur le fait qu’une transformation profonde de la société est impérative pour la paix, la justice et la survie écologique; il faut agir directement aux racines de l’arbre de l’oppression, scier les branches du patriarcat, du ca­pitalisme, du militarisme, plutôt que de s’attaquer aux feuilles – les symptômes. Ils reconnaissent aussi qu’il existe de nombreux moyens d’influencer la société et que la diversité des tactiques de lutte est nécessaire pour gagner des batailles. La diversité compte parmi les atouts les plus précieux du mouvement antimon­dialisation, qui doit sa fertilité à la pluralité des mouvements ainsi qu’à la diversité des moyens mis en œuvre. Mais cela n’exempte pas de réfléchir sur les moyens efficaces et stratégiques pour lutter contre la marchandisation du monde et servir notre visée de transformation radicale. Il est tout aussi impen­sable et dangereux d’affirmer qu’il existe une seule bonne stratégie que de prétendre que tous les moyens sont bons. Peut-on encore prétendre faire l’économie d’un profond débat sur la pertinence et l’impact des différents moyens de lutte?

Le vaste éventail d’actions non violentes

Activistes Pro-nonviolence lors d’une manifestation contre la mondialisation. (Photo: CC)

Activistes Pro-nonviolence lors d’une manifestation contre la mondialisation. (Photo: CC)

L’action non violente est une stratégie visant à extirper les racines de la violence institutionnelle en s’attaquant à toutes les formes de domination. Selon George Lakey, une révolution non violente comprend cinq étapes : la préparation culturelle (éducation, communi­cation, arts), les alternatives locales, l’action directe non violente (blocages, occupations…), la non-coopération politique et économique de masse (grèves, boycotts), et enfin les alternatives de masse (démocratie et économie parti­cipative…).

Si la non-violence radicale, comme vecteur de transformation en profondeur de la société, est un choix moral, elle est avant tout stratégique. Elle s’inscrit dans la tradition de l’action directe – s’attaquer directement au problème qui nous préoccupe – et de la résistance civile. Encore méconnue aujourd’hui, la déso­béissance civile est le moyen privilégié d’action directe non violente : elle consiste à refuser ouvertement et intentionnellement d’obéir à une loi profondément injuste et illégitime. Plus qu’une infraction, elle est un geste de défi public à l’autorité, un geste transparent dont on accepte d’assumer les conséquences.

Pas n’importe quelles ­tactiques

Le modèle de pensée prépondérant accepte, voire légitime et valorise la violence comme outil de libération. Cette croyance est profondément ancrée – et rares sont ceux et celles, même en ayant fait le choix personnel de la non-violence, qui acceptent de remettre en cause la légitimité et la pertinence des tactiques de lutte à caractère violent – dans le contexte de la résistance à la mondialisation. En refusant d’exercer un jugement critique sur les moyens acceptables ou non, la diversité des tactiques suppose que tous les moyens sont également bons et méritent un respect égal, tant qu’ils servent la même fin.

Si notre objectif est de créer un mouvement massif et diversifié et d’enlever aux institutions en place leur légitimité et leur mode d’action – à savoir la domination par la violence –, comment justifier le fait que les mobilisations fondées sur la diversité des tactiques se transforment rapidement en un conflit opposant de jeunes « radicaux » et la police, plutôt qu’un vaste mouvement citoyen de résistance? Permet-elle une réelle synergie entre les différentes options tactiques? Elle semble au contraire permettre au petit pourcentage des manifestants qui favorisent la violence de monopoliser l’es­pace physique et l’espace médiatique entourant les manifestations. Un contraste symbolique limpide entre l’attitude des policiers et celle des manifestants n’aurait-il pas plus de chances de con­vaincre l’opinion publique que la violence principale vient de l’État, de la grande entreprise et des structures mondiales injustes? Quelques roches lancées par des manifestants (ou des infiltrateurs) suffisent à focaliser l’attention, à répondre au sensationnalisme médiatique, à justifier aux yeux de l’opinion publique la répression policière. Les actes de provocation renforcent l’emprise tactique, stratégique et politique de l’État sur les manifestations.

L’objectif de l’action directe est-il simplement de faire sortir la vapeur et d’exprimer sa colère en attaquant des symboles du patriarcat et du capitalisme, ou bien de transformer durablement les rapports de force? Nos actions invitent-elles à la participation des gens ou leur effet est-il de les repousser? Sommes-nous en train de bâtir des ponts ou de les brûler? Pour ma part, je crois que la stratégie de la non-violence radicale est plus respectueuse, diversifiée et straté­gique que l’appel au « respect pour la diversité des tactiques ».

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