Droits humains : Un bilan alarmant qui réitère la pertinence de l’accompagnement international

Dix-huit années se sont écoulées depuis la signature des Accords de paix mettant fin à près de trente-six ans de guerre au Guatemala. Et pourtant… difficile de parler d’un pays en paix!

Communauté en résistance (Photo: PBI)

Communauté en résistance (Photo: PBI)

En plus des inégalités économiques croissantes affectant principalement les communautés rurales autochtones et l’impunité tenace altérant toujours la justice, les agressions commises envers les défenseur-e-s des droits humains ne cessent d’augmenter. En 2013 fut atteint un nombre d’exactions sans précédent depuis la fin du conflit armé, 657 incidents de menaces, d’attaques et dans plusieurs cas, d’assassinats ayant pour cible les défenseur-e-s de droits, plus du double par rapport à 2012. Selon l’Unité de Protection aux Défenseur-e-s des Droits Humains (UDEFEGUA), les principales victimes de ces exactions sont les activistes œuvrant autour des thèmes d’accès à la vérité et à la mémoire historique, suivi des défenseurs environnementaux, paysans, syndicalistes et journalistes. Ces défenseur-e-s voient se réduire dramatiquement l’espace minuscule et fragile dans lequel se mobilise la société civile guatémaltèque, à la recherche de démocratie, de respect des droits fondamentaux et de justice sociale.

10 mai 2013: Ríos Montt, 86, est déclaré coupable de génocide et d'atteinte aux droits de l'homme avec une peine de 80 ans d'incarcération. (Photo: inconnu)

10 mai 2013: Ríos Montt, 86, est déclaré coupable de génocide et d’atteinte aux droits de l’homme avec une peine de 80 ans d’incarcération. (Photo: inconnu)

Au printemps 2013, le  procès contre l’ancien dictateur José Efraín Ríos Montt et l’ancien chef militaire José Mauricio Rodríguez Sánchez pour crimes de génocide a marqué une avancée majeure de la lutte pour la justice et la mémoire historique, malgré l’annulation de la condamnation survenue quelques jours après la sentence historique.

Claudia Paz y Paz. (Photo: Peace watch switzerland)

Claudia Paz y Paz. (Photo: Peace watch switzerland)

Avec le reste de la conjoncture au Guatemala, ces événements mémorables ont aussi signifié une augmentation de la tension et des risques pour les défenseur-e-s de droits. L’année 2013-2014 reste marquée par le traitement qui fut réservé à la Procureure générale du Guatemala Claudia Paz y Paz, femme respectée des mouvements sociaux et ayant joué un rôle majeure dans l’avancée de ce procès et dans la lutte contre l’impunité. La controverse a fait le tour du monde quand le gouvernement d’Otto Perez Molina et la Cour Constitutionnelle ont mis un terme au mandat de Paz y Paz de façon prématurée, pressés de mettre à l’écart cette Procureure trop progressiste et susceptible de bouleverser l’impunité généralisés qui règne au Guatemala.

Pour ajouter à l’insulte, le Congrès du Guatemala adoptait en mai 2014 une résolution niant l’existence d’un génocide au Guatemala. Cette résolution, initiée par le parti politique fondé par Rios Montt lui-même à une autre époque, ajoute que ce que certains définissent comme étant le « procès du siècle », fomente un climat de polarisation entre les Guatémaltèques et constitue un obstacle à la paix et à la réconciliation du pays.

Éviction de La Puya, face aux matraques et aux gaz lacrymogènes, 23 mai 2014. (Photo: inconnu)

Éviction de La Puya, face aux matraques et aux gaz lacrymogènes, 23 mai 2014. (Photo: inconnu)

L’éviction violente d’une communauté en résistance pacifique à La Puya a également marqué les esprits et mobilisé le PAQG dans sa mission de réaliser des actions urgentes de soutien et la diffusion d’information à l’international. En effet, la résistance pacifique entamée par les communautés locales en 2012 en opposition à un projet minier canado-américain pour lequel elles n’avaient jamais été consultées a subi un revers majeur. Les communautés locales avaient réussi à empêcher l’entrée de machinerie lourde sur le site du projet minier, lorsqu’elles furent brutalement expulsées par une centaine de policiers anti-émeute à l’aube du 23 mai 2014. L’éviction brutale des opposant-e-s a provoqué plus d’une vingtaine de blessé-e-s, et les images de violence délibérée et disproportionnée ont choqué la société civile guatémaltèque comme les réseaux internationaux de solidarité.

De plus, une autre tendance inquiétante s’est accentuée cette année avec les attaques diffamatoires portées contre les défenseur-e-s de droit et les organisations de solidarité internationale. Cette tendance a culminé à l’été 2014, lorsque le gouvernement menaça d’expulser deux volontaires des Brigades de Paix Internationales (PBI), sans qu’aucune raison administrative ou légale ne justifie une telle décision. Bien que les réseaux de solidarité et de pression de la communauté internationale semblent avoir fonctionné, puisque le 11 juillet le Ministère de l’Intérieur du Guatemala révoquait cette décision et permettait aux deux accompagnateurs de poursuivre leur engagement au pays, la situation reste à surveiller.

Accompagnatrice PAQG

Accompagnatrice PAQG

Pour Fernando Solís, directeur à El Observador, cette situation illustre la volonté du gouvernement guatémaltèque d’« isoler les mouvements sociaux de la communauté internationale, de la solidarité, et de l’accompagnement  ». Comme toutes les organisations internationales appuyant la défense des droits et le processus de démocratisation post-conflit, le Projet Accompagnement Québec Guatemala est appelé à surveiller de près cette nouvelle tendance visant à faire obstacle au travail des défenseur-e-s des droits humains.

ÉCLAIRAGE: La dynamique de diffamation à l’encontre des défenseur-e-s de droits humains culmine

Le ton était donné bien avant cette année : en 2012, dans un discours public prononcé dans la foulée du procès pour génocide contre Rios Montt, Otto Perez Molina, ex-général et actuel Président du Guatemala, dénonçait publiquement « l’existence d’influences étrangères et d’actions perpétrées par les défenseurs de droits humains qui déstabilisent le pays et empêchent la réconciliation ».

PBI Guatemala

PBI Guatemala

Ce genre d’attaque publique s’est poursuivi via l’achat d’espaces éditoriaux diffamatoires dans les journaux, ainsi que de publications de la « Fondation contre le terrorisme », de la CACIF (Chambre agricole, commerciale, industrielle et financière) et autres acteurs, s’en prenant aux défenseur-e-s des droits humains – étrangers comme Guatémaltèques – avec une agressivité impressionnante. Pour les élites politiques, économiques et militaires du pays, cette stratégie de diffamation correspond à une volonté de préserver le statut quo, ainsi que les privilèges et l’impunité de l’oligarchie guatémaltèque.

C’est ainsi que la défense du droit à la vérité, à la mémoire historique et à la justice pour génocide sont qualifiés d’obstacles à la réconciliation et d’attaques déplorable envers les militaires ayant protégé le pays contre la « menace rouge » durant le conflit armé (1960-1996). La défense du territoire et de l’environnement, ainsi que du droit à la vie et à l’autodétermination, sont présentés comme des activités « violentes » instiguant le trouble social, freinant le « développement » et effrayant les investisseurs

Propagande contre les droits humains:  La “Fondation contre le terrorisme”

La Fundacion contra el terrorismo est une organisation créée par des ex-militaires et des entrepreneurs en janvier 2012, et dont la page Facebook a été éliminée à trois reprises pour cause de propos haineux et mensongers. La fondation se sert néanmoins des médias sociaux et de sa page web pour diffuser un discours haineux contre les défenseur-e-s de droit, associant leur labeur à une « menace communiste et terroriste » et un obstacle à la paix. La propagande de la FCT associe également l’accompagnement international, la coopération de certains pays européens, de même que le droit international de protection des droits de la personne, à une ingérence étrangère, illégitime et ayant pour effet de nuire à l’image du Guatemala à l’international.

Le 4 juillet 2012, Lolita a subi un attentat à sa vie en raison de son engagement pour la défense du territoire et des droits humains. (Photo: inconnu)

Le 4 juillet 2012, Lolita a subi un attentat à sa vie en raison de son engagement pour la défense du territoire et des droits humains. (Photo: inconnu)