Idle No More : Vers un «hiver indien» ?

Écrit par Pierre Beaucage

On utilise l’expression «été indien» pour désigner certaines périodes de temps doux et ensoleillé qui se produisent après les premières gelées de l’automne. Cependant, cette année, c’est en plein hiver canadien que s’est réchauffée la scène politique autochtone.

Theresa Spence

Theresa Spence (Photo: Fred Chartrand)

En janvier dernier, Theresa Spence, chef de la réserve d’Attawapiskat (peuple cri) dans le nord de l’Ontario, a entrepris une grève de la faim pour protester contre les conditions inhumaines dans lesquelles vivent les 1 200 habitants de sa communauté, en particulier l’entassement inacceptable des familles dans des logements insalubres, dans une région où la température descend à moins 40°C l’hiver. Une situation qui n’est malheureusement pas rare dans ce qu’on appelle les « réserves indiennes », c’est-à-dire les territoires où ont été relégués les peuples autochtones après l’arrivée des Européens. Theresa Spence a annoncé qu’elle ne mettrait fin à sa grève de la faim que si le Premier ministre Stephen Harper et le gouverneur général acceptaient de la recevoir pour discuter des problèmes aigus auxquels sont confrontées les nations indiennes.

En réponse, le gouvernement fédéral canadien, qui a autorité sur le million d’autochtones du pays, a déclaré que les problèmes d’Attawapiskat résultaient d’une «mauvaise gestion budgétaire». Quelques mois auparavant, la majorité conservatrice du Parlement avait forcé l’adoption des lois 38 et 45, dites «lois mammouth», qui prévoient une restriction sans précédent des droits autochtones sur leurs terres et leurs cours d’eau face aux compagnies qui exploitent les ressources forestières, hydrauliques, minérales et énergétiques (pétrole et gaz).

Marche de protestation des Premières Nations sur Wellington Street à Ottawa le 11 janvier 2013. (Photo : Sean Kilpatrick)

Marche de protestation des Premières Nations sur Wellington Street à Ottawa le 11 janvier 2013. (Photo : Sean Kilpatrick)

La grève de la faim de Theresa Spence a été l’étincelle qui a enflammé le mécontentement croissant des Amérindiens face aux politiques néolibérales du gouvernement fédéral. Dans tout le pays, a spontanément surgi un mouvement de soutien à leurs revendications et de protestation contre l’attitude du gouvernement. Les tambours indiens ont résonné dans les villages reculés comme dans les grandes villes et jusque dans la capitale Ottawa. Le mouvement Idle No More (Jamais plus d’inaction) était né, qui comprend à la fois les autochtones des zones rurales et ceux, nombreux qui vivent dans les villes, en particulier les jeunes. D’autres Canadiens, préoccupés par les droits de l’homme et de l’environnement, ont rallié la manifestation.

Le gouvernement canadien a, de manière inattendue, convoqué le 11 janvier dernier les leaders de l’Assemblée des Premières Nations (APN), la principale organisation indigène du pays. Les journalistes indépendants et les analystes politiques se sont accordés à dire qu’il s’agissait là d’une tentative (assez grossière, d’ailleurs !) de démanteler le mouvement de protestation. Il s’agirait d’offrir quelques millions de dollars aux leaders pro-gouvernementaux pour les inciter à se dissocier des revendications actuelles et affirmer leur confiance dans le gouvernement. Theresa Spence n’a pas assisté à la réunion qu’elle a considérée comme une imposture : en effet, le gouverneur général n’y a pas assisté non plus, ce qui a fait de cette rencontre un banal échange de vues. Par ailleurs, deux jours plus tard, le gouvernement fédéral octroyait 300 millions de dollars pour améliorer les réseaux d’aqueducs et d’égouts sur les réserves.

Manifestation Idle No More à Halifax en Nouvelle-Écosse. (Photo: auteur inconnu)

Manifestation Idle No More à Halifax en Nouvelle-Écosse. (Photo: auteur inconnu)

Le succès de cette manœuvre gouvernementale n’est pourtant pas assuré : la base militante amérindienne continuent de faire pression sur ses leaders pour qu’ils rejettent les lois 38 et 45.

Deux associations autochtones de l’Alberta (principale province pétrolière du pays) ont déjà saisi le tribunal fédéral au sujet de ces deux lois, qu’elles considèrent inconstitutionnelles puisqu’elles n’exigent plus la consultation préalable et violent leurs droits territoriaux inscrits dans la Constitution canadienne de 1982. Pour les mêmes raisons, en Colombie-Britannique, un autre groupe autochtone attaque devant les tribunaux l’Accord sur la promotion et la protection des investissements étrangers (APIE) que le gouvernement canadien vient de signer avec la Chine.

Des groupes divers font partie d’un fort mouvement d’opposition à la construction d’un oléoduc vers l’Océan Pacifique, passant à l’intérieur des zones protégées et des territoires autochtones, etc.

Theresa Spence lors de sa 6ème semaine de grève de la faim. (Photo: Sean Kilpatrick)

Theresa Spence lors de sa 6ème semaine de grève de la faim. (Photo: Sean Kilpatrick)

Après plus d’un mois de grève de la faim, Theresa Spence a mis fin à sa grève sans avoir obtenu de rencontrer le premier ministre et le gouverneur général afin de discuter de la condition des peuples autochtones du Canada. Elle a cependant dit être touchée par le mouvement de la base pour prendre la relève.

Les autochtones sont une minorité au Canada, mais ils sont très déterminés et gagnent des appuis de plus en plus nombreux. À l’instar du «printemps érable » du Québec, l’«hiver indien » peut-il se transformer petit à petit en un vaste mouvement social pouvant mettre en échec le gouvernement le plus réactionnaire que le Canada ait connu en un demi-siècle? Cette partie de l’histoire reste à écrire.